ENQUÊTES

Aller simple pour Miss Keptown

L’appartement de Miss Keptown.

Ça y est : j’ai commencé à travailler pour la CLEAN. Je récupère l’adresse de ma première cliente, Miss Keptown à l’agence de nettoyage de M. Anselme.

C’est Corinne, la secrétaire, une  femme autoritaire avec des lunettes papillon et un chignon roux très serré qui me remet mon premier ordre de mission.  Elle me regarde par-dessus ses lorgnons et me tend la note explicative :

« Tout ce que vous devez savoir sur votre cliente. Ses problèmes de santé, ses animaux domestiques, ses habitudes »

Les exigences sont minimales, certes, ça ne devrait pas être bien difficile. Seule son amie Clara Vayne possède un double des clés pour nourrir son chat. C’est la voisine de l’étage d’en dessous.

Corinne me remet les clefs de l’appartement ainsi que mon emploi du temps. M. Anselme n’est pas disponible. C’est un homme très sollicité dans le monde du nettoyage.

Je découvre un logement de célibataire, fonctionnel et spartiate comme un appartement témoin. Biscotte, le vieux chat roux famélique, me surveille de son œil vert translucide quand je passe la porte et que je dépose le courrier sur le guéridon de l’entrée.

Comme sur un hôtel au Dieu des voyages, les photos de ses périples y trônent : Miss Keptown en Australie, Miss Keptown au Venezuela, au Mexique, au Pérou, au Brésil. Elle en a parcouru du pays !

Miss Keptown aime les destinations ensoleillées. J’ai un peu l’impression de la connaître, au moins je sais à quoi elle ressemble : une grande blonde athlétique et bronzée dans un uniforme bleu marine.

Je fais un tas de lettres et un tas de prospectus. Le dernier en date pour un spectacle de transformistes qui a lieu dans une petite salle du quartier :

«Bienvenue à bord ! Embarcation immédiate ! 

Un spectacle unique – Roxie et les Foxies  partent en voyage à bord du Délir’ Air plane direction Brazilia. »

Le parfum capiteux de miss Keptown flotte dans l’air comme un fantôme. J’ai l’impression qu’elle va surgir derrière moi.

Je traverse le couloir et le séjour toujours accompagnée de cette “présence”. Dans la cuisine, il y a une tasse sur l’égouttoir au-dessus de l’évier et un sachet de thé dans la poubelle, les seules traces de vie avec un peu de linges sale dans la corbeille.

À part ces quelques traces de vie, l’appartement est nickel, mais j’accomplis mes taches et m’active comme si une famille de pourceaux avait élu domicile dans l’appartement.

Biscotte a l’air satisfait quand je quitte les lieux.

Rien de bien folichon à travailler pour cette hôtesse de l’air. Je le savais en acceptant le contrat : plus souvent dans les airs que sur terre.

Deuxième visite

Quinze jours sont passés. Je vais accomplir mon rituel de nettoyage chez ma cliente de la rue des Lilas.

Dans l’escalier, je croise quatre grands et jeunes hommes qui parlent portugais. Je me colle à la rambarde de l’escalier pour les laisser passer.

Je pénètre dans l’appartement. L’atmosphère semble différente. Le linoléum craque sous mes semelles. Les coupables : des éclats d’une statuette en verre de Murano.

Biscotte a joué un mauvais tour au bibelot. D’ailleurs, le vieux chat  se prend pour un fantôme aujourd’hui. Il doit se cacher après sa grosse bêtise.

Quand je passe le seuil du salon, je commence à éternuer sans répit avant d’ouvrir la fenêtre. Je ramasse les débris de feu la statuette.

Il faut que je remplisse une fiche d’incident. Corinne m’a expliqué la procédure : « Toujours procéder comme si c’est vous qui aviez commis l’accident. Décrivez la scène à grand renfort de détails. »

Enfin, là des détails, j’en manque. J’ai a ma disposition une chouette colorée  explosée en mille éclats colorés au pied du guéridon de l’entrée.

Pour ma deuxième intervention, c’est pas terrible. Je me dis que sans désigner de coupable, c’est forcément moi qu’on va accuser.

Je vais chercher le ramasse-poussière et je mets les éclats dans un bol. Je glisse un petit mot dessous :

Je suis contrariée , mais je remarque le désordre : les restes d’un repas, plutôt copieux et arrosé : une bouteille de vin, du pain, un plat en sauce qui colle au fond de deux assiettes. Signe d’un départ précipité ou d’une flemmingite aiguë.

Dans la chambre à coucher sur le lit, l’uniforme vert bouteille d’Air France s’étale négligemment.

Que dois-je en faire ?

Le laver ? Il n’a pas l’air sale.

Le repasser ? Il n’est pas froissé.

Je le renifle. Un parfum musqué comme de l’after-shave me brûle les narines. Atcha ! Atcha !

L’uniforme a donc été porté au moins une fois. Drôle de déodorant pour une hôtesse de l’air !

Mon inspection continue : aucune tache, mais quelques cheveux roux ornent le revers de la veste. Miss Keptown aurait changé de couleur ?

Je remarque aussi une plume et quelques paillettes. 

Comme je n’ai pas reçu de consignes particulières, je décide de le brosser avant de le suspendre dans la penderie. Je peux ainsi enlever les draps, ramasser le linge sale et procéder aux machines comme il ya deux semaines.

Quel choc quand je vois quelque chose bouger dans la corbeille ! Je m’approche avec précaution et soulève du bout de mon plumeau le morceau de tissu.

Biscotte bondit et s’enfuit en direction de la cuisine.

Je le rejoins et tente de le calmer, mais il se terre, tremblant. J’ai l’habitude : mon chat, Catson réagit de la même façon quand il a peur. Un seul remède aux frayeurs de chat.

J’ouvre les placards à la recherche d’une friandise pour l’apaiser. Il n’y a que des biscuits sans sucre et des céréales allégées.

Ça y est : j’ai trouvé des boîtes de conserve. Biscotte se réconforte avec une assiette de thon. Son ronronnement ne trompe pas.

Drrrring ! Biscotte bondit comme s’il avait reçu une décharge électrique. Il se réfugie sous un meuble à nouveau stressé. 

Comme si le premier coup n’était pas suffisant s’en suivent trois, rapprochés. Le visiteur est impatient. Je regarde par l’œilleton, le facteur avec un énorme colis. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche.

« Miss Keptown n’est pas là ?

– Non, je suis la femme de…

– Il doit y avoir une erreur. L’adresse est bonne, mais ce n’est pas le même nom. »

Le nom me dit quelque chose.

« D’habitude, je livre à la voisine du dessous quand miss Keptown n’est pas là, mais là elle vient de me dire qu’elle a perdu les clefs. Je suis passé voir à tout hasard s’il y avait quelqu’un. »

Il jette des coups d’œil dans l’appartement et finit par me tendre le colis.

« Attention, il n’est pas lourd mais il est très encombrant. Vous voulez que je vous le dépose  à l’intérieur ? »

Un peu trop prévenant à mon goût.

« Non, ne vous inquiétez pas ça ira. Je dois signer quelque chose ?

– Heu, oui, oui, bien sûr. »

Préoccupé ce facteur. Et ce colis encombrant qu’est-ce que je vais en faire ?

Je le pose dans le couloir, sous le guéridon en attendant de trouver mieux. 

Bah, je reprends mes occupations après cette interruption et poursuis le nettoyage de l’appartement toujours aussi hygiéniste que quand je suis venue la première fois.

Après mon travail, je décide d’aller voir Clara Vayne, la voisine du dessous pour qu’elle prenne soin du chat.

C’est une petite femme ronde aux cheveux bruns courts et bouclés. Elle porte une grande tunique avec de toutes petites fleurs.

Tout son appartement est constitué d’accumulations de détails : le papier peint à motifs sur le mur, les bibelots par dizaine sur les meubles. Clara Vayne est une collectionneuse, le contraire de ma cliente, la plaie des femmes de ménage.

Elle m’offre un café et des petits gâteaux au gingembre. Ma gourmandise m’interdit de refuser.

« Je suis veuve, je vis seule avec mon fils depuis vingt ans. Mon mari était commissaire-priseur. Mon hobby c’est de traîner dans les salles des ventes – c’est comme ça que j’ai rencontré André, mon mari.

Me rendre aux ventes aux enchères, c’est être encore un peu près de lui. »

Elle rougit.

« Ça exaspère mon fils. Il dit que bientôt on va devoir changer d’appartement.

– Quels sont vos objets préférés ?

– J’affectionne particulièrement les figurines pour peu qu’elles représentent quelque chose. Mon fils n’y comprend rien. Je voulais qu’il fasse du droit comme son père, mais ça n’est pas son truc, du tout. »

Derrière elle sur le buffet comme pour surligner ce qu’elle vient de dire, une armée de sujets en porcelaine, en bronze, en étain, en verre, se tient mutuellement en respect.

« Barbara, enfin miss Keptown, c’est tout le contraire de moi. Enfin, vous avez vu son appartement, glousse-t-elle »

« Vous n’avez rien repéré d’inhabituel ?

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– Je ne sais pas, je m’en fais peut-être pour rien. Je ne suis pas de nature inquiète d’habitude, mais là, je ne sais pas pourquoi… Peut-être à cause du chat.

– Avant-hier, nous avons encore pris le thé ensemble avant son départ pour le Venezuela, je ne suis pas retournée dans l’appartement depuis.

– Vous voulez dire que vous n’avez pas nourri le chat hier ? »

Clara se frotte les mains et ajoute :

« C’est vrai que d’ordinaire, j’y vais tous les jours, mais hier j’ai été un peu débordée… Est-ce que j’ai vu quelque chose d’inhabituel ? Eh bien… Heu, non ?

Madame Michaud, la gardienne est venue m’apporter mon courrier. C’était le jour de lessive… Le facteur, un petit nouveau, je ne l’avais jamais vu celui-là.

Il s’est trompé de livraison d’ailleurs. Bah ! c’est normal quand on débute… Benoît, c’est mon fils Benoît, ça l’a mis dans un état ! Il est sorti prendre l’air avec son chien.

Maintenant que vous parlez de quelque chose d’inhabituel, je me souviens maintenant : le facteur. Il faut que je vous raconte.

Nous avons un facteur un peu spécial. Il tombe très vite amoureux de toutes les locataires en général, mais avec Barbara c’est un peu particulier.

Il la harcèle vraiment. Barbara l’a même menacé de porter plainte.

– Ah, le colis !, dis-je en me frappant le front.

– Oui, le colis, eh bien ?

– Le facteur est passé tout à l’heure déposer un colis, c’est vrai qu’il avait l’air bizarre. Il m’a dit que d’ordinaire les colis de miss Keptown, il les déposait chez vous, mais que vous aviez perdu la clef de son appartement. »

Madame Vayne écarquille les yeux comme des balles de ping-pong.

« Meuh non, qu’est-ce qu’il vous a raconté ?

– Hum. En tout cas, il y a un colis au nom de votre fils qui est arrivé chez miss Keptown, ça m’était complètement sorti de la tête avant que vous ne me parliez de cette histoire de facteur.

– Je vous remercie. J’irai le chercher tout à l’heure, il sera content de l’avoir reçu. Ça doit encore être une erreur de la poste.

– C’est ce que le facteur m’a dit.

– Pour en revenir à Barbara, vous avez réussi à me faire peur. De toute façon, elle rentre dans trois jours. Elle n’est pas joignable quand elle est à l’étranger. Vous pensez qu’il aurait pu lui faire du mal ?

– Qui ? Le facteur ? Je n’en sais rien. En tout cas, si vous n’avez pas de nouvelles d’ici trois jours, il faudra appeler la police. De mon côté, je communique mes craintes au directeur de mon agence, d’accord ? »

Je prends congé, non sans avoir englouti un dernier gâteau au gingembre. Il laisse un petit goût amer sur la langue qui, à la longue finit par devenir désagréable.

Je sors de chez madame Vayne accaparée par mes pensées. Je bouscule un grand type qui tient un chien en laisse, un setter irlandais. Après une série d’éternuements, je lui demande :

« Vous êtes Benoît Vayne ?

– Oui, vous voulez un autographe ? » plaisante-t-il avec un large sourire.

Il est presque aussi grand et mince qu’un mannequin. Il ne doit pas manger les biscuits au gingembre de sa mère, lui. Je souris avant de lui répondre :

« Je me présente : Antoinette. Je suis la femme de ménage de miss Keptown, votre voisine du dessus. D’ailleurs, il y a un colis pour vous dans l’appartement.

Je sais par votre mère que vous l’attendez avec impatience. Elle doit aller le chercher, Atcha !… »

Il rit à gorge déployée ce qui laisse entrevoir deux rangées de dents bien blanches et parfaitement alignées. Il est rasé de près. C’est un jeune homme très soigné.

La seule ressemblance qu’il partage avec sa mère est sa chevelure bouclée brune qui descend en cascade jusque sur sa nuque.

« Ça m’étonnerait ! Je ne sais pas ce qu’elle vous a raconté, mais ma mère est interdite de séjour chez miss Keptown.

Ma pauvre maman a une fâcheuse tendance à l’accumulation du bien d’autrui. Je l’ai surprise en train de dérober une petite chouette en verre qui n’a pas survécu à l’opération. D’ailleurs, je n’ai pas eu le temps de nettoyer.

Je suis un peu débordé par les répétitions. C’est moi qui nourris Biscotte désormais. »

Il me tend un mouchoir : 

«Tenez pour votre allergie. Je sais ce que c’est, je suis allergique aux acariens. »

De retour chez moi, j’ai un message de Corinne, la secrétaire de la CLEAN :

« Votre mission est interrompue. Miss Keptown prolonge les vols internes au Venezuela pour une durée indéterminée. Nous vous recontacterons pour une nouvelle mission ou pour la reprise de celle-là. »

Bon au final je m’en suis fait pour rien. Il faut que je calme cette imagination débordante, que je me détende.

Je n’ai plus qu’à attendre ma prochaine mission bien tranquillement. Bye, bye miss Keptown ! Bye, bye Biscotte !

Épilogue

Je passe en revue tous les personnages que j’ai rencontrés lors de cette première mission : une voisine cleptomane, un facteur amoureux, un chat stressé, une hôtesse courant d’air et un chien qui se promène avec Apollon en personne.

Tout ça saupoudré de biscuits au gingembre et de voyages au bout du monde.

Je finis mes courses aux Galeries nouvelles avec en tête ces curieuses pensées. À l’angle de l’avenue des brumes et de la rue des Castors, je passe devant la salle des nouveaux spectacles.

Tiens, c’est là où se donne  Bienvenue à bord ! Embarcation immédiate ! Le spectacle des transformistes Roxies et les Foxies.

Je poursuis mon chemin. J’arrive  rue des Lilas. Je lève la tête vers le deuxième étage machinalement et je vois de la lumière dans le salon de miss Keptown.  Elle n’est pas censée être là !

Je regarde ma montre : 17 h. Et si je montais voir ? Je n’ai toujours pas rendu les clés à la CLEAN.

Une fois en haut des escaliers, sur le palier, je me demande ce que je fais là. Miss Keptown a dû changer d’avis, elle a bien le droit.

Je décide de rebrousser chemin quand j’entends une voix masculine au travers la porte. C’est plutôt brutal et agressif.

Je ne peux pas faire comme si de rien était. J’ouvre la porte : les éclats de voix sont plus forts.

Quas soudain, derrière moi :

« Alors Antoinette ? Qu’est-ce que vous faites là ? »

Enigmatiquement,

Antoinette

59 réponses
« Anciens commentaires
  1. Poupinette
    Poupinette dit :

    Bonjour, et merci pour cette nouvelle enquête ! Je pense que miss Keptown

    Spoiler Inside SelectionnezMontrez

    qui est

    Spoiler Inside SelectionnezMontrez

    mais n’ose

    Spoiler Inside SelectionnezMontrez

    D’où les jeunes hommes qui parlent portugais ( les autres transformistes du spectacle), et l’uniforme sur le lit qui porte les traces du

    Spoiler Inside SelectionnezMontrez

    Pour la statuette et les éclats de vie, pas trop d’idée…

    Répondre
      • Poupinette
        Poupinette dit :

        Ah ah, et j’ai une hypothèse pour la statuette… C’est le chien de Benoît Vayne qui l’a renversée en courant après le chat de miss Keptown… 😉

  2. Apprendre à rêver
    Apprendre à rêver dit :

    Hello! Wahou quel talent! Bon part je dirais qu’au milieu de tout ca il y a une histoire de jalousie avec le fils de la voisine et le facteur. Par contre je n’ai pas encore compris pourquoi ne plus laisser venir la voisine…. mais à mon avis notre hôtesse de l’air elle a fuit non ? Je ne l’imagine pas morte quand même !!!

    Répondre
    • Antoinette
      Antoinette dit :

      Bravo Apprendre à rêver, pas mal comme hypothèse. Notre hôtesse a fuit, certes, mais qui, quoi, et pourquoi ?
      En tout cas tu fais avancer le chmilblick !

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  3. coryne vezien
    coryne vezien dit :

    Alors moi je pense que le fils de la collectionneuse entrenait un flirt avec l’hôtesse de l’air. Le facteur les a surpris et fou de rage entame une bagarre avec le jeune à coups de chouette colorée.
    L’hôtesse s’interpose et bim par terre la pov femme.
    Les deux gus devant l’ampleur des dégâts deviennent subitement super potes et decident de découper la malheureuse.
    Le facteur envoie le corps par petits bouts pour les donner à manger au chat…
    Mais le corps tout entier est en fait dans la cave, garage que sais je…
    Pourquoi par colis alors ? Pour faire croire qu’elle est toujours là!!!! Hé hé subtil comme truc puisque il faut une signature pour délivrer le colis et bien sûr le fils de la collectionneuse est censé jouer se rôle là 😎
    😥 voila les coupables sont trouvés ont peut incinérer madame et passer à ma remise de médaille 😁

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    • Antoinette
      Antoinette dit :

      Bravo Corinne/Hannibal Lecter ! Tu es sur la piste ! La solution est beaucoup moins trash.
      je pense que tu as passé trop de temps à regarder le père Noël est une ordure.
      Alors regarde leur troisième opus et tu seras guérie à tout jamais !
      En tout cas tu peux écrire des films d’horreur tu es prête.

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