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ENQUÊTES

L’étrange pension de Mrs Scragge.

PARTIE1

M. Anselme et la CLEAN nous ont envoyé Mireille et moi en Zélande, une province du sud des Pays-Bas, à la frontière belge dans une pension de vacances sur la plage pour remplacer un couple à la retraite. C’est une bâtisse bien trop grande et bien trop vieille pour son autoritaire propriétaire, Mrs Scragge. Mais pourquoi tient-elle autant à conserver un tel fardeau quand les opportunités de rachat se présentent ?

Quels secrets l’étrange pension de Mrs Scragge dissimule-t-elle ?

Sable en rafales.

sable et vent

VLF / Pixabay

Je m’aggrippe à Mireille par le bras. L’autre me sert de visière pour éviter de me prendre des rafales de sable dans les yeux.

Pourtant je le sens qui cingle mes joues, qui s’insinue dans mon cou, par tous les interstices de mes vêtements. Mille petits fouets m’arrachent la peau.

Nous nous enfonçons dans les dunes mouvantes parmi les oyats et plus nous nous éloignons de la route, plus le sol devient mou. Ni l’une ni l’autre ne relevons la tête pour nous orienter.

Des bourrasques surviennent de tout côté. Il faut s’arrêter, mais s’arrêter c’est disparaître sous la tempête ou la dune.

Mes pieds heurtent des planches de bois : un chemin. Nous sommes dans la bonne direction, mais nous n’y voyons toujours pas.

Un vif coup d’épaule menace de me déséquilibrer, j’accroche le bras comme une amarre un bateau :

« C’est bien la bonne direction pour la pension Scragge ?

– Oui, malheureusement. Mais je vous déconseille de vous y rendre, l’accueil est loin d’être chaleureux, c’est le moins que l’on puisse dire.  »

La silhouette se perd dans un mélange de brouillard et de sable en marmonnant « Je vais finir par croire qu’elle l’a fait, qu’elle l’a vraiment fait ! » pour s’étouffer dans une plainte fantomatique.

Mireille hausse les épaules.

Nous tombons bientôt sur plusieurs marches et devinons un ponton. Devant nous, une masse sombre s’impose : des tourelles, des clochetons, un vrai château.

Mireille traverse le perron et se saisit de la vieille chaînette reliée à une cloche. Dans le vent, son tintinnabulement s’étiole.

Nous franchissons la porte bras dessus bras dessous sans nous lâcher. Le claquement du vent et le fouet du sable sur notre peau se sont arrêtés, mais ce n’est pas suffisant pour nous rassurer.

Nous suivons un étroit vestibule et attendons patiemment dans l’entrée face au comptoir, dans un petit salon, prévu à l’accueil des voyageurs.

Une douce chaleur surannée faite de moquette, d’odeurs de nourriture, de bois brun et de vieilles dentelles a raison de notre dernière réserve et contraste avec le froid cinglant de l’extérieur.

Effet immédiat : nos joues s’empourprent comme si nous avions été surprises les doigts dans un pot de confiture.

En face, un large escalier qui doit mener aux chambres, à gauche, les cuisines, à droite une porte fermée où un écriteau indique salle de réception. L’endroit semble désert.

Mireille se dirige vers la sonnette de comptoir quand nous parviennent des éclats de voix.

« Ne crois pas que tu sois la seule à avoir fait des sacrifices dans toute cette histoire. Cette villa sera ton tombeau, Anna, tu en mourras !

– Jamais je ne partirai, tu m’entends ! Jamais ! Et dis à Gustaav qu’il n’est désormais plus le bienvenu à la pension. »

La porte s’ouvre à la volée et un septuagénaire sort suivi d’une jeune femme qui nous adresse à peine un signe de tête avant de raccompagner son aîné.

Ils sont dans le vestibule et une mince cloison nous sépare. Ils ont baissé la voix, mais nous les entendons distinctement :

« La pension, tout ce stress provoque des hausses de tensions qui fatiguent son cœur à l’extrême. Bientôt je ne pourrai plus rien faire et l’une des prochaines crises risque de lui être fatale.

Elle a besoin de repos, d’énormément de repos. Je ne comprends pas pourquoi elle s’obstine à conserver cette bicoque.

Ce n’est pas contre vous, Mensje, je sais que c’est votre travail à vous et à Hariett, mais cette maison sera sa perte. Elle devrait profiter de l’offre de la Mairie et de Gustaav.

C’est idiot de s’obstiner ainsi.

– Écoutez Docteur, vous savez comme moi que personne ne dicte sa conduite à Anna Scragge, alors…

– C’est pour son bien … Vous savez, nous avons toujours été de son côté avec Gustaav. Elle en mourra si on ne trouve rien pour la faire vendre. »

Je regarde Mireille les yeux écarquillés. Elle est déjà en train de secouer la tête de droite à gauche comme si elle avait deviné mes intentions.

« Inutile d’insister. Je vous ai appelé pour son malaise, pas pour une transaction immobilière.

Mrs Scragge ne renoncera jamais à la villa, du moins tant qu’elle sera en vie. Et même morte, je crois qu’elle reviendra la hanter.

Cette maison, c’est un peu comme les enfants qu’elle n’a jamais eus.

– Hum, oui… Tenez-moi au courant… Enfin concernant l’évolution… Enfin de son état. »

La porte se referme avec fracas et Mensje réapparaît :

« Désolée de vous accueillir dans ces conditions…

– Arrêtez de vous excuser constamment, Mensje. On dirait un paillasson. Indiquer plutôt à ces jeunes femmes le travail à faire sans perdre de temps. Je remonte dans mes appartements.

– Je vous croyais assoupie Mrs Scragge. Hariett ! Viens aider Mrs Scragge s’il te plaît !, crie Mensje en direction de la cuisine, puis elle se retourne vers nous, Je vais vous faire visiter rapidement. »

Nous suivons l’intendante Mensje Domburg qui nous précède dans la salle de réception. Mrs Scragge est déjà debout sur ses trois jambes, impériale.

« Nous ne vous attendions plus, vous avez 7 minutes de retard, remarque-telle en sortant une montre à gousset de la poche de son gilet.

Enlevez vos manteaux  sans mettre de sable partout. »

Une femme brune, la trentaine, à la poitrine proéminente en habit de cuisinière surgit de nulle part et nous tend son poignet.

« Bonjour et bienvenue à la pension Scragge. Je suis Hariett, la cuisinière. Heureuse de vous rencontrer.

– Arrêtez de vous répandre en jacasseries Hariett et reconduisez-moi à mes appartements, vite. »

Petit tour du propriétaire.

réception de la pension

GerDukes / Pixabay/ Hall d’accueil de la pension

Nous enlevons nos manteaux et une tonne de sable, se répand à nos pieds. Il doit y en avoir autant dans nos chaussures.

« C’est pour ça que Mrs Scragge exige  que l’on passe l’aspirateur trois fois par jour, intervient l’intendante avec indulgence, suivez-moi. 

Ah ! Aujourd’hui, c’est un peu la folie. C’est très calme d’ordinaire. Il y a eu la visite impromptue de monsieur le maire Gustaav Decoster, le malaise de Mrs Scragge et la venue du docteur Heinrich, votre arrivée, le jeune couple de futurs mariés qui vient préparer sa réception de mariage.

C’est plutôt une aubaine pour la pension, il faut l’avouer en plus des trois chambres louées ce week-end. Et cette chaudière qui fait encore des siennes. »

Elle poursuit son monologue pendant la visite de la villa comme pour se décharger de son stress.

Nous montons le large escalier, lui aussi recouvert de moquette aux mêmes motifs de cachemire que dans l’entrée.

J’ai l’impression de marcher à l’intérieur d’une Charentaise géante. Mensje nous abreuve d’un flot de paroles continu. De sa générosité verbale, je retiens l’essentiel :

« Aspirateur, aile ouest de la villa fermée depuis presque dix ans, accès par la cuisine et le troisième étage fermé lui aussi, seulement trois chambres en service en ce moment au premier étage, appartements de Mrs Scragge au second, remplacement du couple Hermans trop vieux maintenant, Mrs Scragge cherche nouveaux employés,  reste du personnel : Hariett Goldriech, Mensje Domburg l’intendante habitent le village de Molenke, à quinze kilomètres, Anna Scragge : 80 ans, acariâtre, mais juste, vous allez vous y faire, votre chambre, je vous retrouve dans la salle de réception qui sert de salle de petit-déjeuner… »

Quand j’ouvre la porte de la chambre, je constate qu’une pêche bien mûre s’est écrasée sur les murs : encore de la moquette duveteuse qui envahit la pièce.

« Mais il y a eu une invasion de moquette dans cette région du monde ou quoi ? C’est une tradition ici ?

– Il devait y avoir un rabais : pour 10 rouleaux achetés, 10 rouleaux offerts. Je suis étonnée qu’il n’y en ait pas au plafond.

– Ou qu’on ne nous fournisse pas un uniforme en moquette. »

Mireille rit puis se reprend. La CLEAN nous a envoyées toutes les deux en missions à Molenke. Mireille est originaire des Pays-Bas et connaît bien la Zélande, la région où nous avons atterri.

Nous remplaçons un couple âgé à la retraite, les Herrmans au service de Mrs Scragge depuis plus de trente ans, en attendant qu’elle trouve du personnel à proximité.

« Dépêche-toi. J’ai dans l’idée que ça ne va pas être une sinécure.

La salle des petits déjeuners a échappé à l’invasion de bouclettes laineuses et un beau parquet exotique la remplace.

De grandes fenêtres embrassent la vue sur la plage et la mer et débouchent sur un petit balcon en bois gris qui ceinture toute la maison.

Mensje nous fait découvrir la cuisine, le royaume d’Harriet, assez petit, mais suffisant pour les petits déjeuners et les repas d’appoint et les pièces techniques, chaudières, laverie, cagibi qui relient les deux ailes est et ouest de la villa.

Elle nous explique nos tâches. C’est elle qui gère l’organisation de la maison. Il faut descendre au village tous les jours pour faire les courses. Ensuite, il y a l’entretien des chambres, les départs, les arrivées.

En général, ça va vite : les réservations sont plutôt ponctuelles en cette période de l’année, mais les chambres sont nettoyées tous les jours quand même.

Les communs, il faut s’occuper des extérieurs, quelques planches de si de là à remettre en état, les boiseries à lustrer et les poussières et le sable à chasser, les vitres s’encrassent très rapidement à cause des embruns et avec ces petites boiseries, leur nettoyage relève de l’orfèvrerie.

Le bois à couper pour la cheminée de la salle de réception et l’entretien de Bertha, la chaudière.

« J’espère que vous êtes bricoleuses. La vieille chaudière est un peu capricieuse et réclamera toute votre attention. Passez voir Willem Herrmans en allant au village, il sera ravi de vous parler de son travail et de comment il faut parler à Bertha. C’est comme ça qu’il appelle la chaudière. »

Mensje conclut : au final, la seule exigence de Mrs Sragge, c’est d’avoir son courrier dans sa chambre tous les jours à midi et d’entendre le bruit de l’aspirateur ronronné au moins quatre heures dans la journée.  

Il fallait en parler : Bertha, la chaudière fait un caprice. La cuisinière jure tous les saints pour qu’elle tienne jusqu’au service de midi et l’arrivée des futurs mariés.

Départ pour le village

maisons de Zélande

djedj / Pixabay/ Village de Molenke

Le vent, un peu calmé, nous souffle dans le dos pour rejoindre la route des ponts. Inutile de s’adresser la parole pour autant. Dans notre petite Punto de location, j’entame la conversation :

« J’espère que tu as ton CAP menuiserie électricité plomberie parce que cette bicoque part en ruines. Tout a été rafistolé. J’ai peur quand je mets mon doigt sur un interrupteur.

– Tu ne peux pas t’empêcher d’exagérer ? Moi je trouve qu’elle a beaucoup de charme. C’est sûr que la moquette jusqu’au plafond, c’est pas trop mon style, mais les goûts et les couleurs. Ça a du charme, très anglais : suranné et décalé.

– Tu parles de qui ? Notre hôtesse ou la villa ?

– Pfff. N’importe quoi. Peut-être qu’elle est très sympa, Mrs Scragge, se sent-elle obligée de préciser.

– Ça m’étonnerait. Elle n’a ouvert la bouche que pour nous engueuler et sa musique préférée c’est celle de l’aspirateur. 

– Allez, on verra bien. Il va bien falloir s’y faire. 

Je m’interroge sur sa motivation à rester à tout prix dans cette vieille bicoque. On ne peut pas dire qu’elle ait la fibre touristique ni le sens de l’accueil.

– Mais quand te mêleras-tu de tes affaires Antoinette ? »

Après quelques kilomètres, nous débarquons dans les ruelles de Molenke, un village côtier dans la campagne zélandaise.

Des petits cottages aux fenêtres à croisillons et à briquettes blanches pourraient sortir des lutins, la taille leur conviendrait tout à fait.

Nous nous rendons à l’épicerie Multatuli avec la liste de courses de Mensje. Mireille en profite pour demander l’adresse des Hermans. L’épicier qui a reconnu une compatriote affiche un large sourire :

« À cette heure, il est au bar du village sur la place, vous ne pourrez pas le rater et bon courage pour votre travail à la villa Scragge 

Un peu bizarre comme salut, mais je me dis que c’est une coutume locale, la joyeuse bonne journée des Anglais, le bon travail des Néerlandais. Pourquoi pas ! Et Mireille n’a pas bronché, alors.

Comme tout est à dimension lilliputienne et concentrique dans le village de Molenke, nous tombons rapidement sur la place : un parc de jeux circulaire entouré de grilles, sur le pourtour, l’église, la mairie, le café.

Le café nous accueille dans une chaleur musquée et à presque 12h nous trouvons Willem Herrmans assis au bar devant un verre de lait. Il a le teint buriné des vieux pêcheurs de maquereaux.

Quand Mireille lui apprend que nous travaillons pour Mrs Scragge, son visage se fend d’un large sourire nostalgique.

« Je suis content qu’elle ait retrouvé quelqu’un. Il faut savoir la prendre, elle n’est pas si méchante que ça.

– Il y a bien que toi pour penser ça, intervient le patron, un gros bonhomme chauve qui essuie des verres. »

Willem Herrmann hausse les épaules.

« Margriet, ta femme l’appelle quand même le dragon, c’est pas moi qui l’invente !  s’immisce encore le patron.

– Oui et elle parle aussi du trésor de Menno Van de Braack, le corsaire et ça vous fait tous bien rigoler, non ?  Allons discuter, voulez-vous ? »

Il nous entraîne sur une des tables du fond, plus pour désapprouver le patron que loin de ses oreilles indiscrètes.

Je lui assène la première question qui me brûle les lèvres :

« Elle a toujours été comme ça ? »

Sans me demander de qui je parle, il me répond en remontant sa vieille casquette de marin.

« Non, j’ai été à l’école avec Anna. Nous venons de la province de Middleburg. Moi j’ai arrêté plus tôt et puis je suis venu ici comme pêcheur.

J’ai rencontré ma femme et on a construit une petite maison à l’extérieur du village. Anna a étudié à Amsterdam et puis elle a rencontré cette sangsue de Guerrit Scragge, et ils ont acheté la villa avec l’argent d’Anna, elle vient d’une grande famille anglaise, vous savez.

Elle a tout laissé tomber pour le suivre. C’était à l’époque de la construction de la route des ponts, qui relie les quatre presque îles de la Zélande, voyez-vous…

Les 4 presqu'îles

Les 4 presqu’îles de la Zélande

Mr Herrmans, nous aurions bien voulu que vous nous parliez de la maison, l’interrompt Mireille.

 – Ah oui, vous avez raison, je radote. C’est que je n’ai plus l’habitude de parler comme ça maintenant que j’ai arrêté de travailler. Ce n’est pas à ma vieille Margriet que je peux faire la conversation. Elle perd un peu les pédales en ce moment.

– Monsieur Herrmans, j’insiste, nous voudrions connaître le secret pour venir à bout de la vieille chaudière. »

Le patron arrive avec le verre de lait de Willem et nos bières.

« Alors, Willem vous a parlé du trésor de Menno le rouge ?

– C’est des conneries tout ça, réplique Willem.

– Ah oui et c’est pour ça que la vieille Scragge reste accrochée à son château comme une moule à son rocher ?

– Mais tais-toi donc, Johan ! Ne parle pas de chose que tu ne connais pas. 

Tu préfères que je dise qu’elle a tué son pauvre mari et qu’elle a enterré son corps dans les dunes ou qu’elle l’a planqué dans sa vieille baraque pour qu’on ne le retrouve jamais ? »

La sonnerie du portable de Mireille retentit de façon anachronique dans le vieux pub hollandais. Elle s’éloigne pour répondre. Quand elle revient, elle affiche une mine déconfite.

« Bon, la chaudière est HS et le couple de futurs mariés vient d’arriver. Autrement dit, il faut rappliquer ! Vous connaissez peut-être un plombier dans le coin ? »

Willem Hermann nous regarde amusé avant de lancer :

« Le secret qui vous manque pour cette chaudière c’est la patience. Le plombier le plus proche habite Middelburg, à plus de deux heures et il ne se déplacera pas avant au moins 5 jours.

Non, moi je ne vois qu’une seule solution, c’est que je vous dépanne, comme ça je vous explique le métier sur le tas.

– C’est Margriet qui va être contente, le patron n’en avait pas perdu une miette.

– Si tu fermes la corne de brume qui te sert de bouche, je vois pas comment elle serait au courant ! »

Vieux souvenirs et repas froid. 

vieux souvenirs et repas froid

JamesDeMers / Pixabay

C’est l’effervescence à la villa. Le couple : Dorinthe et Niels, s’est installé dans sa chambre. Mensje leur montre à grand renfort de superlatifs la salle de réception et le balcon.

Leur wedding planner les accompagne, un certain Théodore, la trentaine, hybride entre un footballeur et une gravure de mode. Il considère la moquette comme un intolérant au lactose scruterait une croûte de fromage.

Mensje a l’air très préoccupé. Dans la cuisine, Hariett nous accueille avec Willem. Elle prépare un encas froid, de la salade et des tartines.

« Ah, Willem ! Ça passera pour ce midi, mais pour ce soir il va nous falloir un miracle ! Antoinette, si vous pouviez apporter le repas de Mrs Scragge dans ses appartements, merci.

Si elle tombait nez à nez avec le chimpanzé qui leur sert d’organisateur de mariage, je ne donne pas cher de notre peau. »

Malgré la tension, ils échangent un rire amusé.

Je monte le repas à Mrs Scragge.

« Il ne fallait pas vous donner cette peine. Je vais déjeuner avec vous et nos invités dans la salle à manger. Mais c’est froid ! Vous n’avez pas réparé la chaudière ?

Willem est en bas pour nous donner un coup de main… »

Des éclats de voix nous interrompent.

– Mais ce n’est pas lui tout ce bruit tout de même ? Je vais descendre.

– Non, ce n’est pas la peine ! »

Nos regards se croisent, inutile d’insister.

« Bien trop de bruit, pour de si peu de personnes.

Mrs Scragge, nous faisions le tour pour la préparation du mariage.

– Votre pension est charmante, Madame. Il y aura bien entendu quelques modifications…

–… Aucune modification. Ma pension est à prendre ou à laisser.

– Oh deux trois bricoles, rien d’important, rafraîchir vos tentures. Les couleurs ne sont pas du tout dans le thème de notre décor.

– Eh bien changez de thème ou de décor. Je ne le répéterai pas : on ne touche à rien.

– Ce que Mrs Sragge veut dire c’est que nous étudierons toutes vos propositions, ajoute Mensje en raccompagnant Mrs Scragge dans sa chambre. »

– Je suis encore assez grande pour monter un escalier toute seule, Mensje.

– Nous ne voulons pas vous causez d’embêtement, Mrs Scragge. », lance la future mariée.

– Je vous ai préparé une petite collation dans la salle à manger, lance Hariett aux invités pour détourner leur attention. »

Je lui donne un coup de main en cuisine pendant que Mireille s’occupe du service. J’en profite pour l’interroger sur la propriétaire et ses motivations à rester dans les lieux.

« Oh tu sais, moi, la vieille Scragge, je pense que tout ce qu’elle cherche à faire, c’est emmerder le monde. Elle est comme ça : quand elle a quelqu’un dans le nez…

Tu sais je l’ai déjà vu virer des clients. Les touristes viennent plutôt pour le charme du paysage et de la vue que pour la chaleur de l’accueil, si tu vois ce que je veux dire. »

Elle souligne ses propos d’un clin d’œil.  

« – Et Heinrich, le médecin et Decoster le Maire ?

– Oh, eux ? De vrais rapaces. Prêts à tous pour faire des affaires et obtenir ce qu’ils veulent. En plus, on ne peut pas dire qu’ils aient le nez creux. Allez, il faut qu’on s’active un peu, là. »

Après le repas, je laisse les invités se détendre dans le petit salon attenant à la salle de réception baignée par la lumière de milieu d’après-midi de la grande baie vitrée qui émane de la mer.

Tout est plus calme, même le vent est tombé. Mrs Scragge s’est assoupie. Je raccompagner Willem au village avec la Punto de location.

J’en profite pour me rendre à la bibliothèque, juste une maison lilliputienne comme les autres avec un rayonnage concernant la pêche et son histoire.

Un vieux bonhomme à lunettes assis derrière un bureau comme si c’était le sien me demande si je cherche quelque chose. J’emprunte un livre sur le corsaire Menno Van de Braack. Piet Hein, le bibliothécaire me raconte :

« L’édification de la villa, en fait un petit manoir avec ses vieux clochetons, sa tour observatoire, ses briquettes rouges et ses fenêtres à croisillons est attribuée à l’architecte baroque, un peu fou Wouter Bloeme.

Il a toujours dit qu’il avait construit la villa sur des ruines ayant appartenu au baron Menno Van de Braak, un corsaire du 16e siècle. Il n’a jamais pu le prouver. Les Scragge l’ont racheté avec l’héritage d’Anna.

Si son vieux papa l’avait su, mon Dieu, il ferait des roulades dans sa tombe mieux qu’un baril de rhum sur le pont d’une caravelle.

Je file en pensant aux recommandations que m’a adressées Mireille. « Ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas ! »

En sortant je me heurte au docteur Heinrich.

« Oh excusez-moi. Mais on ne s’est pas déjà rencontrés ? »

On ne l’appellerait pas docteur Alzheimer dans le coin, ce brave homme ? Il m’a quand même vue le matin même !

« Je travaille à la villa Scragge

– Ah oui, je vous reconnais. Comment va Anna ?

– Mieux, enfin je pense.

– Bon. Le principal, c’est le repos. De toute façon, je repasserai demain. À demain donc. Mrs ?

 – Oh, appelez-moi Antoinette. Excusez-moi Docteur, permettez-moi d’abuser. Vous dites qu’elle a besoin de repos. C’est pour ça, je voudrais comprendre…

Son intérêt serait de vendre et je suis toute disposée à le croire, dis-je dans un petit sourire, mais quel serait l’intérêt de la mairie d’acquérir un tel bien ?

C’est immense pour Molenke en termes de travaux, de rénovation… »

C’est un peu abrupt, mais je suis pressée.

« Allons en discuter dans mon cabinet. »

À l’intérieur de son mini-cabinet, il est intrigué et encore un peu méfiant.

Bien entendu, il est hors de question que j’essaie de convaincre Mrs Scragge ne serait-ce que de passer à table, mais je veux comprendre et ça, ni Mireille ni la vieille Scragge ne pourront pas m’en empêcher.

« J’agis pour le bien de ma patiente et en tant qu’échevin, conseiller municipal, pour le bien de ma commune.

À dire vrai, peu importe le manoir. Nous essayerons de le restaurer en le faisant classer monument historique. Non, ce qui nous intéresse, enfin la commune, c’est le chemin qui mène à la mer.

La villa a la jouissance exclusive de la seule route qui mène à la plage. Anna ne s’est jamais opposée à ce que les villageois empruntent ce chemin.

Mais c’est son droit et compte tenu de son caractère, ça pourrait changer à tout moment.

– Et vous ne pouvez pas construire une autre route ?

– Ça reviendrait plus cher que de racheter la villa. Au début de leur acquisition, les Scragge ont investi énormément d’argent. C’était à l’époque de la construction de la route des ponts. On pensait qu’elle allait nous amener un flot de touristes et puis finalement elle est passée par Beveland, une ville 50 kilomètres plus à l’ouest. C’était il y a presque 60 ans.

– Mais pourquoi avez-vous besoin de cet accès privilégié à la plage si Mrs Scragge vous en laisse pleine  jouissance ?

– Vous ne lâchez pas facilement l’affaire vous, hein ? Et bien, notre association d’ornithologie dont je suis le président veut installer un circuit le long du sentier avec des cabanes d’observation.

Inutile de vous dire que ni l’association de défense du littoral ni Anna ne sont d’accord. Avec cette propriété, nous pourrions enfin jouir de cet accès à la mer et d’en faire ce que bon nous semble.

Nous avons beaucoup sacrifié pour la commune et pour quoi en retour ? »

Il s’emporte bien plus que nécessaire pour m’expliquer la situation.

Faire racheter la propriété par un riche promoteur qui la transformera en complexe hôtelier hors de prix : enfin le retour sur investissement attendu.

Mais de quels investissements et de quels sacrifices parle-t-il ?

« Je ne vous chasse pas, mais j’ai des consultations. »

Je prends congé et dans la salle d’attente, je croise Gustaav Decoster, le maire, qui se découvre pour me saluer et entre directement dans le bureau du médecin.

Lorsque je reviens à la villa, je sens à nouveau de la tension. Dorinthe, la future mariée discute avec Mensje :

« Je ne sais pas où est Théo. Nous regardions ces vieilles photos. Ça l’inspirait beaucoup. Il est parti dans sa chambre pour travailler sur son ordinateur.

– Mais ce qu’il y a dans cette armoire appartient à Mrs Scragge, c’est personnel. Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? »

Mensje est sur le point de s’arracher les cheveux. J’interviens :

« Il suffira de les remettre en place avant que Mrs Scragge ne s’en aperçoive.

– Ah ! Antoinette ! Vous tombez bien. Votre collègue est en train de se battre avec la chaudière. Allez voir si elle a besoin d’un coup de main, s’il vous plaît.

Ensuite vous irez porter son thé à Mrs Scragge, d’accord ? »

Ben voyons. Qui va affronter le dragon ? C’est Antoinette !

Mireille s’en sort plutôt bien avec le monstre à vapeur.

« Je ne sais pas lequel je préfère affronter : Bertha ou la vieille Scragge.

– C’est vrai qu’elles crachent des flammes toutes les deux ! plaisante Mireille, dis donc, t’en a mis du temps au village. Tu as été fourrer ton nez un peu partout, non ? »

Lorsque je toque à la porte, la voix autoritaire de Mrs Scragge me commande d’entrer. Je prends une grande respiration et pénètre dans la chambre.

Mrs Scragge assise à son bureau et Théodore par terre à ses pieds bavardent entourés de vieux clichés.

« Ah ! Celle-là, c’était au Concertgebouw à Amsterdam, devant cinq cents personnes, j’étais pétrifiée. Mon plus beau souvenir de soliste.

Concerto pour piano et orchestre n°2 de Johannes Brahms et la 4e Symphonie de Piotr Ilyitch Tchaïkovski sous la direction de Riijkaard Eijkman avec l’orchestre philharmonique de Hollande.

C’était il y a si longtemps, 1952, juste avant la construction de la route des ponts.

– Pfff, autrement dit hier, Anna.

Théo, vous n’êtes qu’un flatteur. »

Contre toute attente, ils éclatent de rire comme deux adolescents.

Je dépose le thé sur la table basse à côté d’eux en ôtant un cliché pour éviter de l’abîmer. J’y jette un œil : une photo noir et blanc représentant trois jeunes hommes.

Le plateau dans une main, la photo de l’autre, je regarde derrière :

Guerrit, Leo et Gustaav. 1953. Ils rient aux éclats pendant une fête, levant leur verre.

1953 – Guerrit, leo, Gustaav, les 3 mousquetaires – (Photo by MDA/Getty Images)

« Mais pourquoi avoir tout arrêté Anna ?

– Par amour, mon cher, par amour. S’il y a une leçon à retenir de tout ceci, c’est de ne jamais renoncer à ses rêves. »

Je lui tends le cliché :

« Mes trois mousquetaires », murmure-t-elle nostalgique.

Tout le monde se retrouve dans la salle de réception pour dîner. L’ambiance est un peu mélancolique. Anna Scragge, fatiguée se repose dans ses appartements. Hariett nous a concocté un repas chaud : du hutspot avec du Klapsuk, une spécialité à base de bœuf braisé et de carottes. Dorinthe et Niels, les futurs mariés interrogent leur ami Théo, inquiets de son air assombri :

« C’est étonnant, toi d’un naturel si bavard, tu as l’air bien calme Théo. Qu’a bien pu te raconter Mrs Scragge ?

– Oh ! Pas grand-chose, son mariage. Comment elle est tombée amoureuse, comment elle a tout quitté sa famille, sa passion, dit-il en regardant Dorinthe et Niels, par amour. »

Son œil brille et des trémolos ponctuent sa voix.

« Et puis, plus rien toute cette vie gâchée, ça me rend…

– On dirait qu’elle vous a touché la vieille Anna Scragge ?, remarque Mensje.

– Tout le monde peut se tromper, je l’avoue. Allez buvons à Anna notre charmante et grande hôtesse et à son rétablissement !

– À Anna !, répondons-nous tous en cœur »

Le secret du château.

aitoff / Pixabay

Toute la nuit, dans un état second, j’entends des mélodies de piano comme si le cœur de la maison parlait. Des notes tristes qui se mêlent aux plaintes du vent.

Puis lorsqu’enfin le sommeil se fraye un chemin jusqu’à mon cortex pour le débrancher complètement, Mireille me secoue sans ménagement :

« Mais tu vas te réveiller oui !

– Je viens à peine de m’endormir ! Quelle heure est-il ? 6 h 30 ! Mireille ! Laisse-moi encore en profiter un peu !

Antoinette, il y a quelqu’un ou quelque chose dans l’aile ouest, réveille-toi, j’ai peur ! »

Ses dernières paroles m’expédient à des milliers d’années-lumière de mon sommeil. Je me redresse d’un coup dans mon lit.

« Quoi ? Quelque chose ? »

Mireille me tire par la manche. En traversant les couloirs obscurs et froids, à la lueur de sa lampe torche, Mireille m’explique avoir promis à Hariett qu’elle pourrait cuisiner le lendemain matin.

Cela supposait une chaudière opérationnelle. Mireille s’est donc levée tôt, très tôt pour faire fonctionner Bertha, la capricieuse.

« C’est juste un problème de réservoir et de circuits. Il faut réalimenter en eau toutes les trois, quatre heures.

Sinon on doit réamorcer la pompe et là, ça marche ou pas. J’avais mis mon réveil et j’ai entendu des pas au-dessus de ma tête.

Avec les Klang de la chaudière, je me suis dit que c’était mon imagination, mais quand j’ai entendu la voix, j’ai pris peur. »

Nous passons par la cuisine. Dans sa précipitation, Mireille a laissé la porte du local technique entrouverte. Avec la lueur de Bertha qui danse sur les murs, c’est le passage vers l’enfer qui s’ouvre devant nous. Bertha ronronne doucement.

Si nous survivons, nous aurons de l’eau chaude pour prendre un bain. Je saisis un tisonnier et le sers bien fort sur cette pensée réconfortante.

Je traverse discrètement les pièces froides et sombres collée à Mireille et à lampe torche. Je n’entends rien et finis par me dire que Mireille a rêvé comme moi toute à l’heure des mélodies au piano.

Lorsque nous arrivons au sommet des escaliers, une raie de lumière s’échappe de la porte de service. Je déglutis, cligne des yeux pour faire disparaître cette vision. J’ouvre la porte en mode automatique.

Au premier étage, dans le couloir, toutes les lampes sont allumées. L’esprit vide, comme les petits animaux pris dans les phares d’une voiture, nous avançons, nos pas absorbés par la moquette.

Si le couloir est baigné de lumière, dans le reste de l’étage règne l’obscurité. Une conversation stoppe notre élan d’automate. Ces voix bien qu’humaines ne paraissent pas moins rassurantes.

J’ai l’impression de marcher sur un tapis mécanique et malgré le froid des gouttes de sueur descendent le long de ma colonne vertébrale.

Je resserre encore une fois mon fin tisonnier et me poste dans l’encadrement de la porte. Dans une salle où tous les meubles sont recouverts de draps blancs, Mrs Scragge a enveloppé une femme sans âge aux cheveux longs et détachés dans une couverture, au-dessus d’une longue chemise de nuit sale et tente de la rassurer :

« Ne vous inquiétez pas. On va venir vous chercher. Vous allez rentrer chez vous. 

– Mais c’est ici chez moi. »

Ses grands yeux hagards errent dans le vide quand soudain ils se fixent sur un objet imaginaire.

« Il est là, je l’ai vu, je l’ai vu !

– Qui ça? Qui ?

Guerrit, Guerrit Scragge ! Il emporte le trésor !, dit-elle en montrant un point imaginaire devant la bibliothèque, là ! »

Mrs Scragge se lève et se dirige vers nous.

« Il faut lui donner de la soupe bien chaude et la réchauffer, elle est transie. Ne restons pas là. Je vais appeler Willem.

– Mais comment a-t-elle fait pour entrer dans la villa ?

– C’est Margriet, la femme de Willem. La malheureuse n’a plus toute sa tête. Elle aura gardé une clef. Non, moi ce qui m’inquiète le plus, c’est comment elle a fait pour parcourir quinze kilomètres toute seule dans la nuit. »

Je pars chercher Willem au village après que Mrs Scragge l’ait appelé. Le pauvre ne s’était même pas rendu compte de l’escapade de sa femme. Dans la voiture, je lui relate les propos de Margriet :

« Elle dit avoir vu Guerrit avec le trésor.

Margriet n’a plus toute sa tête. Elle croit que sa maison, c’est la villa. Ce n’est pas la première fois que je la retrouve là-bas.

Elle y a passé la majorité de sa vie. C’est son oncle, Wouter Bloeme qui l’a construite, un grand architecte. Il avait l’esprit aussi tordu que celui de ma Margriet, elle en connaît tous les recoins.

Elle était déjà au service des Scragge quand je l’ai connue.  Quant au mari d’Anna, il a juste disparu du jour au lendemain sans laisser de trace, sans plus jamais donner de nouvelles.

Et après les rumeurs vont bon train. »

Le petit déjeuner est servi dans la salle de réception quand nous arrivons. Ça sent bon le lard et les œufs frits.  

Le docteur Heinrich est venu en renfort pour examiner et Margriet et Anna.

Je profite d’être seule dans le vestibule pour fouiller dans la veste du médecin, juste pour vérifier son prénom. Je prends son portefeuille.

« Antoinette ! Mais qu’est-ce que tu fais ? »

La voix de Mireille m’a fait sursauter.

« Tu fais les poches maintenant, ça va pas ?

– Je voulais juste vérifier quelque chose.

– Tu as intérêt à tout remettre en place, c’est compris ? »

Dans la précipitation, une feuille pliée en quatre est tombée de la poche de sa veste.

Coupure de journal du 5 décembre annonçant la mort de Guerrit Scragge. 

J’en profite quand même pour vérifier le prénom du docteur Heinrich. Il aurait été plus simple de lui demander, mais aussi moins discret : Leo. 

Quand je reviens dans la salle de réception, c’est l’affolement général : Margriet a encore disparu.

« Mais enfin Willem !

– La dernière chose qu’elle m’est dite, c’est j’ai vu Menno, Menno le corsaire et ensuite, le docteur est arrivé, il l’a examinée et pfft.

– Je l’ai croisée en venant des cuisines, intervient Harriet.

– L’aile ouest !, propose Mensje. »

Toute l’assemblée se précipite à la queue leu leu par l’escalier de service. Nous sommes dans la pièce où Anna a retrouvé Margriet le matin même.

Tout le monde cherche après la fugueuse et l’appelle. Chaque meuble, chaque recoin est soigneusement inspecté : tables, chaises, piano. Les autres pièces sont passées au crible.

J’observe le rayonnage de la bibliothèque. Un titre m’interpelle :

Le passage secret de Janet Lunn.

Vingt minutes plus tard, abasourdis, nous rejoignons l’aile est. Le téléphone de la réception retentit. C’est le patron du bar de la place de Molenke. Il a retrouvé Margriet : elle errait dans les ruelles.

Nous sommes tous sous le choc : comment une femme démente et désorientée, pieds nus, a-t-elle parcouru 15 kilomètres en 20 minutes. Ça fait une minute trente au kilomètre. Qu’on se le dise : Margriet Herrmans a battu le record de Usain Bolt à plus de 70 ans.

Un secret à ajouter à ceux dissimulés par la villa Scragge, encore une raison pour Anna Scragge de ne jamais vendre sa propriété…

Mais vous : avez-vous découvert la raison principale qui pousse Mrs Scragge à conserver la villa ?

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