ENQUÊTES

Les disparus de Bouzolle

     

Si vous venez pour la première fois ici, vous voudrez sans doute accéder au club des Antoinautes. Après avoir proposé votre hypothèse dans les commentaires, la solution sera disponible dans l’espace réservé aux Antoinautes.

Si vous séchez, demandez des indices, posez des questions. En étant le premier à résoudre l'énigme, vous avez une chance d’apparaître dans la prochaine enquête !

Bravo à Miss Dina pour avoir résolu l’enquête précédente : la recette du millefeuilles de Galipettes. Et on souhaite aussi la bienvenue aux nouveaux Antoinautes : Martine, Anne, Luc, Chantal, Constantin, Marc, Alain et Natou. Vous êtes chez vous.

Si vous venez pour la première fois ici, vous voudrez sans doute accéder au club des Antoinautes. Après avoir proposé votre hypothèse dans les commentaires, la solution sera disponible dans l’espace réservé aux Antoinautes. Si vous séchez, demandez des indices, posez des questions. En étant le premier à résoudre l’énigme, vous avez une chance d’apparaître dans la prochaine enquête !

Aujourd’hui  j’ai rendez-vous aux jardins ouvriers  du village de Bouzolle. Ils se situent à flanc de coteaux, au sud, pour bénéficier de l’ensoleillement maximal et un peu à l’écart du village. Le « Château », une gentilhommière, qui sert d’entrepôt technique et occasionnellement de salle de réception à la mairie et une ferme, entourent les parcelles agricoles. Ce sont les terres du château, d’anciens champs qui ont été réquisitionnés après la guerre pour les louer aux familles méritantes de Bouzolle. Les « locataires » de ces lopins sont vieillissants maintenant et les jeunes, s’ils n’ont pas déserté le village, ne s’intéressent plus à la culture de la terre. C’est dans ce contexte agricole que la municipalité de Bouzolle s’est accordé les services de la CLEAN : soutenir ses jardiniers pour les dernières récoltes et le nettoyage avant l’hiver.

Mireille, ma collègue de la CLEAN m’a convaincue de venir avec elle. « Ça te fera du bien, la campagne. On sera dehors. Eh puis, ça t’évitera les conneries. ».

Elle avait raison sur un point : qu’est-ce qui pourrait bien nous arriver dans ce petit village perdu à ramasser des légumes aussi oubliés que leurs habitants ? Je haussais tout de même les épaules pour la forme.

« On aura tout vu ! Voilà que je vais jouer à la fermière maintenant !

– Mais arrête. On ne te demande pas de traire les vaches, juste de faire du jardinage et de t’occuper d’un potager. N’exagère pas ! Moi, c’est ce que j’aime à la CLEAN. Ça change tout le temps. On rencontre du monde. Aujourd’hui des jardins ouvriers, demain un palace…

– Ouais, super ! Aujourd’hui, ramasseuse de pommes, demain balayeuse de luxe, génial.

– Bon, tu la fermes et tu me laisses nous présenter, ça nous évitera déjà pas mal de problèmes, conclut Mireille. »

Je soupirais, mais ne bronchais pas. Elle n’avait pas tout à fait tort.

vache

Bienvenue à Bouzolle !

Bouzolle, Bouzolle, deux minutes d’arrêt.

Non, je plaisante : il n’y a pas de gare à Bouzolle. C’est un taxi qui nous dépose devant la mairie, sur la place du village. Le comité d’accueil, le collectif des anciens de Bouzolle accompagné de monsieur Chastel, le Maire et de sa femme, son adjoint Monsieur Villeroi nous attend, prêts à jauger nos compétences en matière de jardinage et de récolte de butternut. Contrairement à ce que pensait, Mireille, nous sommes affectées chacune à un secteur particulier. J’écope de la parcelle sud avec madame Mazerut, une retraitée de l’usine de filature et elle, de la nord avec monsieur Clapard, un ancien employé municipal qui a oublié de prendre sa retraite. On aurait pu les appeler madame Gras et monsieur Maigre tellement le contraste entre les deux est frappant tant au niveau du physique que du caractère. De prime abord, je me dis que j’ai de la chance d’avoir hérité de l’imposante madame Mazerut. D’ailleurs, le regard que me jette Mireille par-dessus son épaule quand nos chemins se séparent est sans équivoque : veinarde, semble-t-elle me dire. Mais très vite, je déchante. Madame Mazerut est aussi bavarde qu’elle est ronde. Et pendant qu’elle m’initie aux joies du bouturage et du bêchage, elle me raconte que le seul point commun qu’ils ont avec monsieur Clapard, Antoine de son petit nom, à part le jardinage, c’est qu’ils sont veufs.

« C’est pas avec lui que je peux causer. Moi, à la filature, avec les copines, on devait parler fort pour couvrir le bruit des machines.

– Ah, c’est donc ça !

– Pardon ? »

Eh oui, madame Mazerut est un peu sourde et parle très fort.

« Depuis qu’il a perdu sa femme, il a plu beaucoup parlé, le Toine et puis il y a eu la déception. »

Inutile de relancer, Francine, elle remet cinq sous dans la moulinette toute seule.

« Il s’est toujours saigné aux quatre veines pour que ses enfants quittent Bouzolle et ils y sont tous les deux restés, le fils comme ouvrier agricole à la ferme des Gencène, là-bas et la fille…

– Antoinette ! Tu viens chercher une brouette avec moi au local technique ? »

Sauvée par Mireille. Je commence à avoir les oreilles qui saignent.

« Oulala ! Malheureuses ! Si Antoine vous voit dans le local technique, ça va barder ! Je serais vous, j’attendrais qu’il revienne.

– C’est parce qu’il y a plein d’outils dangereux et tranchants, crie monsieur Clapard qu’on n’a pas entendu arriver.

– Bon ben on prend notre pause.

– Ah ? Oui, c’est une bonne idée, je vais faire un café ! »

Et pendant que Francine Mazerut se dirige vers la cuisine du « Château », j’entraîne Mireille du côté opposé. Un regard nous suffit pour éclater de rire.

« Mais qu’est-ce que c’est que c’est que c’est deux énergumènes ?

– Je pense que j’ai affaire à un psychopathe : pas un mot n’est sorti de sa bouche depuis que je travaille avec lui, m’affirme Mireille.

– Il faudrait faire un mix entre les deux. Ah, ah ! Un Frantoine ! Qu’est-ce que ça pourrait bien donner ? … Mireille ? Mireille ? »

Mireille, les yeux écarquillés fixent un point derrière moi. J’ose à peine me retourner. Je pressens quelque chose ou quelqu’un d’imposant et quand je me décide je pousse un cri horrifié.

Devant nous se dresse, ce qui ressemble au premier coup d’œil à une silhouette humaine en plus grand. Normal, elle trône sur un pied d’Estale : une statue ?  Pas vraiment. Quand nous nous approchons, pas de doute : nous avons affaire à un de ces mannequins de vitrine de magasins de prêt-à-porter. Rien d’extraordinaire, si ce n’est le visage. Il a quelque chose de familier dans les traits, quelque chose de vivant loin de la neutralité morbide des modèles en plastiques.

« C’est, c’est, c’est le Maire Chastel !, s’écrie Mireille. »

L’épouvantail dans le jardin, n’est autre que le clone, un double grossier, mais ressemblant de son homologue de chair, le maire de Bouzolle. En continuant notre ballade, nous croisons plusieurs effigies de personnalités du village, l’adjoint, la femme du maire et même si nous ne les avons pas encore rencontrés, leur nom est gravé comme celui d’un œuvre d’art sur le socle : Gratien Lobel – Médecin, Yvan Leclercq – facteur, Odette Lagarde – Boulangère, mais aussi Madame Duchet – doyenne des habitants de Bouzolle, Hugues Dambricourt – président de l’association des colombophiles, Mademoiselle Patterne – Directrice de l’école primaire… Les jardins ouvriers de Bouzolle prennent alors des allures de musée de cire à l’instar des Grévin et autre Madame Tussaud. Nous regagnons le « Château » et madame Mazerut dans la cuisine.

RalfGervink / Pixabay

L’art, c’est l’art.

« Ah! Vous avez fait connaissance avec les épouvantails ! C’est comme ça qu’on les appelle ici. On vient les voir de partout, vous savez ! Ce sont des célébrités. Enfin surtout des villages alentours. C’est Dino Soulivatore, notre artiste local qui a créé ces œuvres d’art. Il en a fait don au village. Monsieur le Maire a trouvé que les jardins municipaux seraient un beau lieu d’exposition. Mais ici, tout le monde pense qu’il a voulu s’en débarrasser comme des corbeaux dans un champ de blé si vous voyez ce que je veux dire. On ne savait pas si c’était du lard ou du cochon, comme on dit. D’un autre côté, c’est vrai qu’elles font fuir les oiseaux ! »

Madame Mazerut éclate d’un rire contagieux. Si ces mannequins éveillent de la gêne et un sentiment de malaise chez nous les humains, qu’est-ce que ça doit être pour les oiseaux ?

Ce qui nous fait beaucoup moins rire, Mireille et moi, c’est quand on apprend que c’est le « Château » comme ils appellent cette vieille bicoque mal isolée, qui nous accueille pour la nuit.

« Bah oui, y a pas d’hôtel à Bouzolle », se sent obliger de préciser Francine Mazerut.

Résignées, Mireille et moi passons notre première nuit à Bouzolle sans nous  trop nous questionner, harassées par nos travaux agricoles. 

Première décapitation.

Monsieur le Maire ouvre la fenêtre de bon matin comme à l’accoutumée. Il respire à plein poumon l’air frais et sain et pose son regard bienveillant sur ses administrés. Quand soudain le sang lui monte à la tête. Il porte les mains sur sa gorge avant de quitter la chambre précipitamment sans un mot. Sa femme dira plus tard : « il n’a même pas pris le temps de mettre ses pantoufles. »

Quand Mireille et moi allons prendre notre déjeuner au café des sportifs sur la place, on ne parle que de ça. Il faut dire que Maurice, le Gendarme a déjà fait son rapport aux piliers du comptoir pendant l’apéro :

« C’est sûr que de se voir décapité de si bon matin, ça doit faire un choc.

– Jure-moi que tu n’y es pour rien, me glisse Mireille en aparté.

– Pour la disparition du Maire ou pour la tête coupée ? »

Mireille hausse les épaules.

« Ni pour l’un ni pour l’autre, juré, craché. »

Je lève la main pour allier le geste à la parole quand un petit homme gominé moustachu et barbu tout en gilet et pantalon à carreaux, me saisit le poignet en me disant :

« Inutile de blasphémer, trrrrès chèrrre. »

Il roule les R en même temps que sa moustache.

« On en en veut à mon arrrt, c’est trrrès clairrr. Mais j’ai su rrreconnaîtrrre en vous l’amourrreuse esthétique, dit-il encore en me baisant la main.

Cette fois, c’est au tour de Mireille de rouler les yeux vers le ciel.

« Je me prrrésente : Dino Soulivatorrre, Arrrtiste ! C’est moi qui ai commis les oeuvrrres jarrrdinesques, dit-il avec emphase, Je suis sûrrr que c’est le Mairrre lui-même qui a saboté mon chef-d’ouevrrre. Il ne comprrrend rrrien cet ignarrrd.

– Ça n’explique pas pourquoi il a disparu, dit un inconnu

– Il a eu honte de son crrrime et s’est exilé dans la fôrrrêt des brrruyèrrres. Nous le reverrrons dans quelques semaines…

– Ou il aura suivi une gazelle qui passait par là. Monsieur le Maire, il est plus chaud que tous les lapins des jardins ouvriers réunis, dit un autre accoutumé du bistrot.

– Ah oui, je l’imagine en train de courir le guilledou à une fille avec son peignoir en satin bleu !

– Le plus drôle, c’est comment tu es au courant qu’il un peignoir en satin bleu, toi dis donc ! »

Tout le café tremble d’un éclat de rire général.

« En attendant, c’est Dino qui devrait s’exiler dans la forêt des bruyères avec ses épouvantails. »

Nouvel éclat de rire général.

« Vous n’avez aucune sensibilité arrrtistique, bande de bouseux ! » dit Soulivatore en claquant la porte du troquet.

Intéressant comme personnage. Malheureusement Mireille ne me laisse pas le temps de m’attarder. Nous retournons travailler aux jardins. Cet après-midi, on bêche et on prépare la terre à recevoir les dernières semences. J’ai le dos en compote un peu comme les pommes que j’ai ramassé avec Francine dans la matinée. Et c’est encore une fois sans demander mon reste que je vais me coucher. Ma nuit est cependant plus agitée que celle de la veille. J’ai l’impression d’avoir entendu crier. J’ai rêvé de la révolution : on conduisait Monsieur Chastel à la guillotine. Il avait une perruque comme Louis XVI et madame Mazerut lui disait : « qu’on lui coupe la tête, qu’on lui coupe la tête. » Là un homme encagoulé recueillait dans une corbeille un gros butternut avec des yeux et une bouche. Je me réveille avec la douloureuse sensation qu’une partie de ma nuit n’était pas un rêve.

Deuxième décapitation et suivantes.

Le lendemain, l’adjoint au maire, monsieur Villeroi nous annonce que madame Mazerut est malade et que monsieur Clapard rend visite à vieil oncle dans le village voisin. Tout devrait rentrer dans l’ordre cet après-midi.

« Il ne préfère pas vous laisser seules aux jardins, vous comprenez ? 

– C’est comme vous voulez.

– Au fait, je vous ai rapporté ça je l’ai trouvé dans l’allée. Vous avez dû le perdre près du local technique. », conclut-il en sortant de sa poche une ceinture de satin bleu.

Une fois l’adjoint parti, Mireille hausse les sourcils :

« Ça doit appartenir à un des épouvantails. Qu’est-ce qu’on fait ?

– Eh si on se refaisait une beauté ? »  

Destination, le salon de coiffure du village. L’employée, Lucie, est un peu débordée. Nous n’avons pas pris rendez-vous et sa patronne, Isabelle Dauphin n’est pas là. Elle est en congés annuels et comme par hasard, tout  le monde veut se faire coiffer aujourd’hui. Elle parvient quand même à nous trouver un créneau. Aux murs s’étale la gloire passée d’Isabelle Dauphin. Des photos en robe de soirée, chignon, défilé, avec la boulangère qui lui remet un bouquet et la couronne, devant le jury : le Maire, le facteur, le médecin… Une cliente remarque mon intérêt, Mireille, elle reste plongée dans son magazine.

« Elle a été élue Miss Bouzolle il y a environ dix ans. C’est notre petite gloire locale. »

Le salon s’emplit au fur et à mesure de la matinée. Tout le monde demande après Isabelle et Lucie de répondre qu’elle est en vacances. Certains s’en étonnent, d’autres non et continuent à jacasser comme des poules dans leur poulailler.

« C’est tout de même étonnant à cette période de l’année, non ? »

L’employée a appelé sa cousine à la rescousse pour répondre au téléphone :

« Non, M’dame Rousselet. Pour la couleur ce sera pas possible aujourd’hui. Ben oui je sais bien qu’on voit vos racines, mais là c’est vraiment pas possible, fallait vous y prendre avant ! »

Ça aurait pu continuer comme ça jusqu’à l’heure du déjeuner si le petit Mazurier, le fils du pharmacien n’avait pas poussé la porte à la volée en criant :

« La Isabelle, elle s’est fait décapiter, comme Monsieur le Maire ! »

Les piaillements s’arrêtent net. L’instant de stupeur passé, toutes les clientes se précipitent dehors, avec les peignoirs, les serviettes sur la tête ou les bigoudis laissant la pauvre Lucie, seule dans son salon, les mains dans le shampoing. J’ai l’impression que tout le village est là pour constater que la statue-épouvantail de la coiffeuse a été décapitée. Mais bientôt, la foule se déplace dans un mouvement unanime devant que celle du médecin Lobel a perdu la sienne. Même chose pour la boulangère et le facteur. L’adjoint au maire appelle à la rescousse les gendarmes. Ces derniers dispersent les voyeurs. Monsieur Villeroi, l’adjoint promet une allocution le lendemain, jour de marché sur la place du village.  

Mireille et moi rendons visite à Francine Mazerut pour la tenir informée des dernières nouvelles sous le prétexte d’un bon bol de bouillon. C’est elle qui nous en apprend le plus sur ce qui vient de se passer. Je profite de son bavardage pour lui soumettre mes questions :

Est-ce que comme le Maire Chastel et Isabelle Dauphin, les autres victimes sont absentes du village ou ont-elles disparu ?

Selon Francine, Isabelle Dauphin serait partie au Portugal pour quinze jours. Peu de gens seraient au courant, mais elle aurait un amant là-bas.

Quant à Gratien Lobel, le médecin, il aurait un congrès au Québec. Idem : difficile à vérifier.

Pour Odette Lagarde, c’est un peu plus épineux : sa boulangerie est juste fermée. En ce moment les affaires sont un peu compliquées pour Odette. Elle a été victime de rumeur selon laquelle son pain serait congelé. Enfin bref, elle n’a pas tellement le moral.

En ce qui  concerne Yvan Leclercq, le facteur, son absence est plus habituelle. Il n’est pas rare de le retrouver saoul dans un fossé. Il réapparaît deux ou trois jours après, avec la sacoche du courrier de l’avant-veille comme si de rien n’était. Et on l’a encore vu traîner dans le village.

Sur le chemin du retour, je m’interroge : ça commence à faire beaucoup toutes ces disparitions. Mireille hausse les épaules.

« Tu n’aurais pas tu interroger cette pauvre femme. Tu l’as fatiguée avec toutes tes questions.

– Tu parles, elle adore ça, les ragots de village.

– Comme toi. Tu vois, si tu continues, c’est comme ça que tu vas finir, Antoinette ! »

Je souris, mais l’ambiance est morose avec toutes ces statues décapitées qui nous accompagnent le long du chemin des jardins ouvriers. Nous continuons à travailler ensemble, à ramasser les mauvaises herbes et les pumpkins dans un silence scépultural.  

« Je vais chercher une brouette à l’atelier pour charger les citrouilles.

– Oui, oui. Bonne idée. Prends déjà ce sac de mauvaises herbes.», me répond Mireille, en me tendant un sac d’où débordent de drôles de fleurs fanées aussi orange que les citrouilles.

« Tu es sûre que ça se jette, ça ?

– Bah oui, c’est mort. » 

À qui le tour ?

carte jardin Bouzolle

A qui le tour ?

Sur le chemin, je me fais mentalement une carte des mannequins-sculptures décapitées. Chastel, le Maire, la coiffeuse, Isabelle Dauphine, le médecin, Gratien Lobel, la boulangère, Odette Lagarde et Yan Leclercq, le facteur. Qui sera le prochain ?

Photo de la carte

Selon la carte, la  prochaine serait mademoiselle Patterne, la directrice de l’école primaire. Une idée germe dans mon cerveau aussi facilement qu’un noyau d’avocat dans  du coton imbibé d’eau. J’arrive au local technique sur le côté du « Château ». Je m’approche de la porte du réduit quand apparaît devant moi Antoine Clapard.

« Vous, vous êtes revenu ? Vous m’avez fait peur !

– Je vous avais dit de ne pas entrer ici. C’est dangereux ! 

– Je, je voulais la brouette pour les citrouilles.

– Elle est là, la brouette », dit-il en me la désignant, accolée au mur de la bâtisse.

majabechert / Pixabay

J’étais bien trop absorbée dans mes pensées pour m’en apercevoir.  Clapard m’arrache le sac de mauvaises herbes en secouant la tête.

« J’ai fait une bêtise ?

– Ça se jette pas ça !, dit-il en désignant les fleurs oranges, On les fait sécher et ça fait une déco d’Halloween, ma femme elle faisait ça pour les gosses »

Et toi, ce jour-là, t’avais pas besoin de déguisement, marmonné-je. Je retourne, penaude auprès de Mireille poursuivre mes travaux de jardinage.

«  On dirait que tu as vu un fantôme.

– Juste Antoine Clapard et je peux te dire qu’il a une tête à décapiter des épouvantails.

– T’exagères toujours. »

Nous ne sommes pas trop de deux, surtout sans Francine Mazerut qui a promis de revenir le lendemain et sans Antoine Clapard occupé à trafiquer Dieu sait quoi dans son cher local technique ou dans les caves du dessous.

Le soir, Mireille n’a même pas la force de me délivrer ses précieux conseils de prudence. Je m’écroule sur le lit. Sitôt couchée, je rouvre les paupières et me redresse. La mauvaise idée plantée plutôt dans l’après-midi a fini par germer. Je me relève et enfile legging et blouson. Je me glisse hors de ma chambre. C’est la nuit que poussent les plus mauvaises graines. Je descends dans les jardins. Il est temps de prendre la main dans le sac celui qui décapite les statues d’épouvante. Il y a une chance sérieuse pour que je le surprenne ce soir. Je me poste derrière le double de plastique de la doyenne des Bouzollois, madame Duchet après avoir arpenter les allées avec difficultés : dans l’obscurité tous les potirons sont gris. L’adrénaline me fait battre le cœur comme un tambour et mon poste d’observation n’est pas très confortable. Mais la fatigue de l’après-midi triomphe et  je m’endors la joue contre la fesse rembourrée de Madame Duchet.

Une alarme, un cri strident, un chat qu’on égorge ? En tout cas, ça faisait froid dans le dos et ça m’a tiré de mon sommeil. Mon Dieu, j’ai passé la nuit dehors et la position de mon corps me prédit de vilaines courbatures. Il fait à peine jour, mais je peux distinguer aisément les autres parcelles maintenant. La tête de la directrice est toujours à sa place. 

Est-ce que le décapiteur m’a vue? Est-ce que j’ai ronflé si fort qu’il a pris peur ?  À moins que Mademoiselle Patterne ne soit pas la cible de notre ravageur d’épouvantails. Mon dos se déplie en un abominable craquement et je masse mes côtes endolories. Dans l’allée principale, je tombe nez à nez avec Clapard, mais il s’en va.

« Je suis passé fermer le local, je suis absent pour la journée. »

De toute façon, il n’attend aucune réponse de ma part, mais je le retiens.

« Dites, vous avez entendu ce bruit affreux, comme une bête qu’on égorge ?

– Ah ! Le coq des Gencène ? Pauvre animal ! Il a des cordes vocales en trop. Il faudrait lui couper, c’est pas normal de beugler comme ça.  

Je regagne mon lit confortable.  Cinq minutes après que Morphée m’ait accueillie, Mireille pénètre dans ma chambre comme un ouragan.

« Dépêche-toi, l’adjoint au maire fait une allocution cet après-midi après le marché. On est réquisitionnées pour préparer l’estrade et un petit frichti pour calmer les esprits échauffés par toute cette histoire, semble-t-il. 

– Mais c’est dimanche ! On a quand même le droit à un jour de repos !

– Oh ! Il nous demande ça comme un service. On vient quand on veut.

– Bon d’accord, mais j’ai des trucs à faire avant. Pars devant, je te rejoins.»

 En effet, j’ai quelques petites choses à vérifier. Je décide de rendre visite à Dino Soulivatore, le célèbre plasticien espagnol moustachu qui a réalisé les statues. Je frappe à la porte de son atelier et sans invitation, j’entre. Je le trouve en pleine restauration de ses biens malmenés. Il leur parle comme à des maîtresses. Je pouffe et Dino comprend qu’il n’est pas seul dans la pièce.

« Que me vaut l’honneurrr ?

– Vous réparez ces pauvres statues ?

– Il le faut bien. Qui d’autre le fera ?

– Ça va vous faire une pub d’enfer dites-moi, toute cette histoire ?

– Comment osez-vous ? Soulivatorrre n’a pas besoin de publicité pourrr se fairrre connaîtrrre. Son arrrt lui suffit. Pfff.

– Mais peut-être que vous aviez envie de vous venger de tous ces notables qui ne comprennent rien à votre travail.

– Mais je ne pourrrez jamais fairrre de mal à mes bébés, mes enfants. Elles sont bien plus belles que les orrriginaux. Ce sont eux les copies ! »

Oui assurément, il ne pourrait pas porter atteinte à leur intégrité, mais à leur modèle humain ? Pour faire retomber un peu sa colère, je décide de l’interroger sur la fabrication de ses fameuses statues. Dino m’explique que les mannequins proviennent de l’unique magasin de prêt-à-porter de la ville de Bouzolle : Au bonheur des dames.

« Vous allez leurrr rrrendre visite ? La vendeuse est une une fille charrrmante, vous verrrez. »

Je fais encore un petit détour par le Bonheur des dames pour rencontrer Coralie, la vendeuse et l’interroger.

« C’est malheureux quand même. Et dire que je suis allée à l’école avec Isabelle, la coiffeuse. On a même participé à l’élection de Miss Bouzolle ensemble. Mais elle a gagné.

– Et vous avez toujours voulu être Miss Bouzolle ?

– Oh non pas du tout ! Moi je voulais être actrice, monter à Paris, tout ça.

– Eh alors, pourquoi vous n’avez pas persisté ? Toutes les miss ne deviennent pas actrices.

– Non, mais ce jour-là j’ai su que je n’étais pas faite pour ça. Quand j’ai dû réciter mon texte, j’ai perdu tous mes moyens. Ce n’était pas un métier pour moi.  

– C’était juste le trac, ça arrive même aux plus grands acteurs.

– Oh, mais je n’ai aucun regret, vous savez. Je n’avais pas la carrure, c’est tout et je suis très heureuse comme ça. Aucun regret, je vous dis.

– Je comprends. Elles sont belles dis donc ces fleurs. On dirait des mini-citrouilles. 

– C’est un cadeau de mon père : des physalis, les fleurs préférées de ma mère. »

Je prends congé et rejoins Mireille au marché.

« Où étais-tu ?

– Partie faire les boutiques. Tu les connais-toi les Gencène ?

– Oui, regarde, c’est monsieur et madame sont là au stand de fromages de chèvre, pourquoi ?

– J’ai bien envie d’un fromage de chèvre, pas toi ?

– Antoinette, l’allocution va commencer ! »

Lorsque je félicite Madame Gencène pour le chant de son coq, celle-ci se met à pleurer dans l’épaule de son mari. Je pense que s’il avait eu une fourche, je me serais sentie comme un ballot de paille.

« Mais ça va pas bien, il est mort y a trois semaines le coq ! »

Mireille vient me chercher et commence à voir rouge. Tous les esprits de Bouzolle semblent bien échauffés. La femme du médecin Lobel arbore tous les symptômes de la conjonctivite. On murmure qu’elle n’a pas de nouvelles de son mari depuis son départ pour le Québec. Personne n’a revu Odette la boulangère depuis la fermeture annuelle de sa boutique. Il circule même un bruit selon lequel Chastel, le Maire serait allé rejoindre Isabelle Dauphine au Portugal. Et la rumeur enfle comme une vague sur la place de Bouzolle. Quant à Yvan Leclercq, qui s’en inquiète réellement ?

Personne ne tient en place ni n’écoute le discours de l’adjoint. Une vraie classe de quatrième la veille de vacances scolaires. Je m’intéresse plus à la conversation de deux commères à côté de moi qui pointent un individu du doigt.

«  Ah, ben, il a pas traîné, celui-là. Odette à peine partie, voilà qu’il rapplique. Qui est-ce qui a bien pu le prévenir ? »

Je me rapproche de l’individu suspect.

« Bonjour, je ne me suis pas encore présentée. Antoinette de la CLEAN. Vous êtes ?

– En effet, vous êtes nouvelle ici. Jérémy Pailloche, je suis boulanger. Je me suis installé ici à Bouzolle il y a quelques années, mais j’ai été victime d’un complot. Plusieurs personnes se sont liguées contre moi pour m’empêcher d’exercer mon activité, des personnes d’influence. Je n’ai rien pu faire, j’ai dû quitter le village. Maintenant qu’ils ne sont plus là, l’atmosphère va peut-être redevenir respirable. »

J’entends des « oh », des « ah » d’indignation tout autour de nous. L’adjoint au maire tente de rassurer ses ouailles, mais le ver est dans le fruit et les ragots vont bon train. Comme un fagot de mauvaises herbes sèches, la foule s’embrase.

« Calmez-vous, calmez-vous chers administrés ! Ça ne sert à rien de s’alarmer. Le gendarme Maurice nous assure qu’il est sur le point de résoudre l’affaire des épouvantails sans tête… »

Nouvelle rumeur qui enflamme l’assemblée. Les yeux du gendarme Maurice témoignent plus de l’activité d’un poisson mort que de quelqu’un sur le point de résoudre une enquête.

« Qui sera le prochain ?

– Moi je m’en vais. Le village est maudit.

– Oui, ça sent les rites vaudous avec ces mannequins décapités !

– Mais que fait la police ? »

Y aura-t-il de nouvelles décapitations, de nouvelles disparitions ? Rien n’est moins sûr à présent.

Si comme moi, vous êtes plus douée pour déguster bio que jardiner bio, rendez-vous chez mon ami Marcel, pour ces excellentes soupes…

Mais où sont passés monsieur le Maire, la coiffeuse, la boulangère, le médecin et le facteur? Sont-ils morts, ont-ils disparu ? Est-ce que ces événements sont liés à la décapitation des statues-épouvantails et pourquoi ? Mais que se passe-t-il à Bouzolle ?

Aidez-moi à résoudre cette enquête. Vos suggestions dans les commentaires. Demandez des pistes ou des indices si vous n’avez aucune idée.

Énigmatiquement,

Antoinette.

36 réponses
    • Antoinette
      Antoinette dit :

      Merci beaucoup Alice. Le pas du premier commentaire est franchi, j’espère qu’il y en aura encore beaucoup d’autres… En tout cas ça encourage !

      Répondre
  1. Fran
    Fran dit :

    Bonjour Antoinette,

    super enquête, j’adore….

    Je pense qu’ils

    Spoiler InsideSelectionnezMontrez

    Et voilà ….

    Répondre
  2. Tsarevinka
    Tsarevinka dit :

    Bonjour Antoinette,
    Je ne connaissais pas du tout le principe de ton blog et j’avoue je suis intriguée.
    L’histoire est originale et prenante, franchement chapeau !
    En revanche, je suis vraiment nulle pour ce genre d’énigme… alors je donne ma langue au chat ^^
    Bises,
    Alessia

    Répondre
  3. Dina
    Dina dit :

    Bravo Antoinette! Belle enquête! Je pense que tout le monde a été kidnappé par

    Spoiler InsideSelectionnezMontrez

    Désolé mes je suis pas trop soupe 🙁

    Répondre
    • Antoinette
      Antoinette dit :

      Je vais te prendre comme fidèle acolyte. Bravo ! Comme tu n’aimes pas la soupe, les autres ne pourront pas te soudoyer pour avoir la bonne réponse 😉

      Répondre
      • Dina
        Dina dit :

        Merci Antoinette! C’est les années de lectures de Agatha Christie qui m’ont aidé 🔪😄 mais tu sais que je n’arrête pas d’imaginer Les Aventures d’Antoinette en BD… Ça serai très cool 😍👌

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