ENQUÊTES

Sur la touche

Gare de Boves, gare de Boves, 5 min d’arrêt ! 

Au bout du quai, un bras s’agite. Pendant le trajet jusqu’à la salle des fêtes, Mme Douchin m’explique son empressement après m’avoir accueillie chaleureusement.

« – Chez nous, c’est 4 bises ! »

Je note mentalement tout ce qu’elle me raconte à une vitesse qui déclencherait un radar d’autoroute.

« On s’en sort bien niveau organisation, mais il y a  du boulot. Mais ce qui nous inquiète le plus, c’est que Emmanuel Bourgaud, le joueur de l’Amiens SC ne soit pas encore arrivé. Il a juste 5 heures de retard.

Effervescence à la salle des fêtes.

Une ribambelle de personnalités participe au comité des fêtes : Anna la femme du Boulanger, Bérénice, la fleuriste, Paulette la livreuse de légumes… Elles sont toutes plus excitées qu’au Quatorze Juillet. Ça piaille et ça court dans tous les sens comme des poules sans tête. Je prends le micro posé sur l’estrade et allume l’ampli.

« Un deux, un deux. On arrête ce qu’on est en train de faire et on m’écoute. Je vous suggère un petit briefing. Je prends la direction des opérations. Tout va bien se passer si nous gardons notre calme. Il nous reste 5 heures avant l’inauguration et l’arrivée de la presse soit 300 minutes ou  18 000 secondes. Tout va bien. »

On inaugure toute de suite le tableau d’affichage et les minutes défilent.

Chacun s’attelle à sa tâche dans la discipline : les boissons, les petits fours, le nettoyage de la salle, les essais micro, la décoration s’enchainent et les pulsions cardiaques redescendent sous 3 chiffres.

J’interroge Mme Douchin :

« Comment se fait-il que le comité soit si désorganisé ?

« – Cindy Donovan, la responsable n’est pas venue. D’habitude, elle qui nous supervise.

Le maire s’enquiert de l’avancée des préparatifs

« – Alors qu’est-ce que ça donne cette petite fête en l’honneur d’Emmanuel Bourgaud.

Emmanuel Bourgaud ? Je croyais que vous organisiez l’inauguration de la nouvelle salle de foot.

– Ah oui, euh, bien sûr. Mais j’imagine à la tête des supporters de Glisy, les Joyriders.

– Bah, je ne connais pas. Un groupe de terroristes qui militent pour l’indépendance de la Picardie ?

– Pas du tout, Antoinette ! Les Joyriders soutiennent le club de Sochaux, des dissidents, une plaie dans la région. Leur tactique c’est l’intimidation. La querelle entre Boves et Glisy remonte à bien avant l’avènement des clubs de supporters. À Boves, on soutient l’Amiens AC depuis des générations. »

Je hausse les épaules. Ils devraient s’estimer heureux qu’une vedette du foot leur rende visite. M. le maire me prend par le bras et m’emmène à l’écart.

« Sérieusement Antoinette, vous croyez que 500 invités, la presse et le gratin bovois se déplaceraient pour l’inauguration de la salle de foot de Boves, vous êtes bien naïve. Sans lui, personne ne viendrait. »

Et il s’éloigne pour parler à la cantonade

« Ne vous inquiétez pas. Si M. Bourgaud ne se décide pas, eh bien je le lirais, moi, ce discours et je le couperais ce cordon. Je vais aller m’entraîner, dit-il en chantonnant des vocalises. »

Je décide de m’entretenir avec Paulette, la livreuse de légumes :

« Dites-moi Paulette, qui a appelé Emmanuel Bourgaud ?

– Ah ben, M. le Maire. Qui voulez-vous que ce soit ? C’est une vedette tout de même !

– Bien sûr vous avez essayé de joindre son téléphone portable ?

– Ah ben oui alors, la messagerie depuis ce matin. M. le Maire a appelé son coach. Il lui a répondu qu’il était parti, en retard. À mon avis, il a rejoint sa petite amie en Vendée. »

Je pianote le numéro de la star du ballon rond pour m’assurer moi-même de son indisponibilité :

« Vous êtes bien sur le portable d’Emmanuel Bourgaud. Je suis en plein entraînement. Laissez votre message au coup de sifflet avec vos coordonnées et je vous enverrai un autographe. »

Supporters et fans. 

Où est passé Emmanuel Bourgaud ?

Les filles du comité se rassemblent autour de moi :

« Il ne se serait jamais engagé s’il n’avait pas l’intention de venir, me dit Mme Douchin en rougissant.

– Vous êtes bien sûres de vous, mesdames ? »

Elles soulèvent leur tee-shirt en même temps. Une photo du jeune attaquant apparaît sur un maillot blanc.

« Il sait qu’on l’aime ! »

Un monsieur en bleu de travail fait irruption dans la pièce et interrompt mon étonnement.

« Je me permets d’entrer, j’ai remorqué une Audi TT sur la route de Glisy. Elle gisait sur le bas-côté la portière passager grande ouverte. Le moteur était encore chaud, mais les clefs n’étaient plus sur le contact.

– La voiture d’Emmanuel !De quelle couleur est-elle ?

– Blanche, souffle le mécano en se grattant la tête. Il n’est pas très à l’aise

– Non, non, il n’y avait personne à côté. Bon, c’est pas tout ça, mais je me marie demain, alors… Les copains m’ont organisé une petite virée, je suis déjà en retard.

Bérénice et Anna m’expliquent que Mickaël, le dépanneur de Glisy doit épouser Jessy, une fille de Boves. Elles aussi ont préparé son enterrement de vie de jeune fille.

Questions. 

Qu’est-il arrivé au joueur vedette de l’Amiens SC ?

Est-ce que la venue du célèbre footballeur serait une tactique du Maire pour promouvoir sa ville ?

  • Est-ce que les Joyriders l’ont enlevé ?
  • L’Audi TT retrouvée sur le bas-côté appartient-elle à Emmanuel ?
  • Si oui, pourquoi l’avoir abandonnée ?
  • Si non, quelle autre star se balade à Boves, un village picard hautement fréquenté ?

Il a deux semaines, nous avons laissé Antoinette à Boves, une bourgade près d’Amiens. Mandatée par M. Anselme, directeur de la CLEAN, une agence de nettoyage, notre amie Antoinette venait en renfort du comité des fêtes. Pour l’inauguration de sa nouvelle salle de foot, le maire avait invité Emmanuel Bourgaud, le joueur du SC Amiens. Seulement, du numéro 11, le garagiste du village voisin n’avait retrouvé que la voiture, sur le bord de la route avec la portière ouverte. Cindy Donovan, la responsable du comité a disparu elle aussi. Des supporters, des rivalités, un mariage, Antoinette est sur une piste: l’Audi d’Emmanuel Bourgaud vide, portière ouverte.

«Quelque chose vous tracasse Antoinette ? m’interroge Mme Douchin, la gentille dame qui est venue me chercher à la gare.

– Oui, en quelque sorte… Vous êtes toutes de ferventes supporters du SC Amiens, Mme Douchin ?

– Appelez-moi Brigitte. Ah oui, chez nous, c’est sûr plusieurs générations !

– Et la fiancée de Mickaël?

– Pareil, Jessy est peut-être la plus supporter de toutes comme sa mère et sa grand-mère avant elle. À part Cindy, bien sûr. Mais elle remonte dans le classement : elle a réussi à convertir son futur mari.

– À ce point ?

– Oui, exactement. C’est un exploit ! Mickaël est originaire de Sochaux !

– Humhum.

Sochaux, le club rival du SC d’Amiens !»

Allez Antoinette ! Au travail ! Mon cerveau s’agite en même temps que je m’active. Brrrr, brrrr, brrrr. Le moteur de la dépanneuse redémarre. Mickaël, le garagiste s’apprête à monter dans son énorme véhicule. Je lui crie par la fenêtre.

« Quel est le souci avec la voiture de M. Bourgaud ?

– Il y a eu un problème avec le limitateur de vitesse »

Il poursuit devant mes sourcils en point d’interrogation.

« La voiture a ralenti toute seule, jusqu’à l’arrêt complet du véhicule, sur le bas-côté. »

Je m’acharne à la tâche. Rien de tel que le nettoyage des vitres pour révéler l’éclat d’un lieu. Une célèbre décoratrice, Lana Von Luster m’a transmis le secret d’une décoration aboutie :

« La loumièrrrre, trrrrès chèrrrre Antoinette, la loumièrrrre pour transformer l’atmosphèrrrre d’un lieu. »

Tiens en parlant d’atmosphère, quelque chose d’imperceptible dans l’air. Comme avant l’orage quand les oiseaux arrêtent de piailler, que les mammifères s’interrompent de boire à la marre. Oui c’est ça, je n’entends plus les membres du comité des fêtes caqueter ! À peine un murmure… Le temps de descendre de mon escabeau, j’aperçois au travers des vitres transparentes comme du cristal, Mme Douchin filant à petits pas pressés.

Enterrement de collégienne

« Mme Douchin ! Brigitte ! Mais où courrez-vous ? On dirait une collégienne un soir de pleine lune. »

Mme Douchin pouffe dans son foulard en baragouinant deux trois mots : « Une collégienne, pff ! »

– Heu ! Nulle part Antoinette ! Je reviens, ne vous inquiétez pas. Je serai de retour dans une heure maximum ! »

Non, mais, voilà que le comité me plante là. Je me retrouve seule, abandonnée de tous ! Tous ? Non, un murmure provient de la cuisine. C’est M. le Maire qui répète son discours d’inauguration.

Naïvement je lui demande où sont parties les dames du comité.

« Oh, elles sont toutes allées préparer une surprise pour l’enterrement de vie de jeune fille de Jessy.

– Streapteaser qui sort d’un gâteau géant et tout le tralala ?

– Oh je voyais plutôt soirée films à l’eau de rose et glace au chocolat. »

À mon avis, c’est ce qu’elles lui ont dit pour ne pas l’inviter.

« Concernant Emmanuel Bourgaud, je suis bien persuadé que c’est le club des supporters de Glisy qui l’a enlevé. Depuis des années nous nous affrontons à coup de mascottes interposées. Enlever notre principal attaquant porterait un coup décisif à l’équipe.

– Ils pourraient aller jusque-là ?

– Je réfléchis déjà aux représailles »

Je crains le pire et je me tais pour ne pas l’encourager.

« J’organise le rapt de leur mascotte : leur lion en peluche. »

M. le maire est en plein délire. Les esprits s’échauffent. Vite, retrouver le n° 11 du SC Amiens avant la psychose générale.

Qu’en pensez-vous ? Est-ce que le club des supporters aurait pu enlever Emmanuel Bourgaud ?

Je vais chercher mon sac pour passser un appel à l’inspecteur Verrene pour prendre des nouvelles de Catson. Un mot plié en 2 tombe de ma besace.

Indice 1

Sur la piste

Ni une, ni deux, je décide de suivre l’indice. Ce n’est pas comme si j’avais autre chose à me mettre sous la dent. De toute façon, sans Bourgaud, l’inauguration de la salle n’a plus de sens.

« Dites-moi M. le Maire, la future mariée ? Vous connaissez son adresse ?

– Oui, bien sûr. Elle habite au 10 allée des roses à Glisy, mais elle passe la soirée chez sa cousine à Boves en territoire ami. Je vous y conduis. C’est en face de la gare.»

Le maire m’a gentiment déposée. J’ai sonné chez la cousine de Jessy. C’est Cindy Donovan qui m’a ouvert la porte. Tout le comité est réuni. Toutes habillées en collégiennes !

« Super, commençons !

– Commencer quoi ?” Je demande en regardant ce bal costumé.

Jessy, je la reconnais à sa couronne, s’assoit au centre de la pièce. La musique de l’hymne du SC retentit et une silhouette se dessine dans l’encadrement de la porte. Je me hisse sur la pointe des pieds… Emmanuel Bourgaud ! Déchaînement quasi hystérique de la gent féminine. J’en ai les tympans vrillés.

Le mystère est résolu. Après l’apocalypse et la signature de dizaines d’autographes, je m’approche de la star montante du foot. À ma grande surprise, c’est lui qui engage la conversation.

« Vous êtes Antoinette de la CLEAN.

– Oui, c’est moi, mais, ke, koi… »

J’en bafouille.

« Je vais rejoindre ma fiancée pour quelques semaines. Transmettez mes nouvelles coordonnées à M. Anselme »

Je vais objecter, mais Emmanuel me pose un doigt sur les lèvres.

« Remettez-lui ça aussi. Il comprendra. »

Et il me tend ses clefs de voiture avant d’aller danser sur I will survive au milieu de ses admiratrices.

Je hoche la tête. L’avantage c’est que je rentre chez moi en Audi TT et pas en train. Excellente nouvelle. Je range soigneusement le trousseau de clefs dans mon sac.

Indice 2

Le trousseau de clef

Plus tard dans la soirée, après ma 5e ficelle picarde, je discute avec Cindy. Elle me raconte ses dernières 24 heures. Après avoir subtilisé le numéro de téléphone d’Emmanuel sur le portable du maire, elle l’a intercepté sur la route de Glisy et lui a expliqué les faits : l’enterrement de vie de jeune fille et tout le tralala. Le joueur de foot a acquiescé au grand étonnement de la jeune femme.

Il a coupé son limitateur de vitesse pour simuler une panne. Il était un peu furax en arrivant chez la cousine de Jessy parce qu’il a perdu son téléphone portable. Sa petite amie allait s’inquiéter.

« Et la portière ouverte ?

– C’est Mickaël qui a dû l’ouvrir pour avoir des infos sur le propriétaire. »

Le mystère est résolu

Emmanuel Bourgaud a été retrouvé.

Cindy aussi. 

Il reste un point d’ombre : pourquoi dois-je signaler à M. Anselme les nouvelles coordonnées du célèbre footballeur et comment ?

Où s’est-il éclipsé ?

Pressée d’obtenir mes réponses, je contacte M. Anselme le lendemain :

« Pas le temps de vous poser ce genre de questions Antoinette. Direction le Gard. Une autre mission vous attend. Vous pouvez emprunter l’Audi TT de M. Bourgaud pour vous y rendre. Je vous communique les coordonnées.

Mais attendez M. Anselme…

– Tut tut tut. »

Il a déjà raccroché. Je soupire en haussant les épaules. Il ne perd rien pour attendre.

Indice 3

Énigmatiquement, 

Antoinette