Aller simple pour Miss Keptown

Le jour où, moi Antoinette, j’assiste à la disparition de ma cliente, pfft dans les airs…

Super, Hyper, Wonder Antoinette !


ENQUÊTES

Super, hyper, wonder Antoinette.

SOS Antoinette ! Priminp, la célèbre chaîne de supermarchés appelle la CLEAN à la rescousse pour les fêtes de fin d’année.

Le magasin de la rue des mogettes, dirigé par monsieur Gontrand, le gérant m’a embauchée comme extra pour faire face à l’affluence de clients.

Mise en rayon, magasinage et achalandage n’auront plus de secret pour moi. Attention, immersion face cachée de la planète grande surface.

Invasion.

« Tu-tu-tu-tu ! Au rayon fruits et légumes, promotion sur les kiwis néo-Zélandais et les bananes de la Côte d’Ivoire. Pour votre dessert d’aujourd’hui, une farandole de fraîcheur exotique ! »

À peine franchies les portes automatiques, une voix mielleuse aux accents électroniques me suggère de manger une salade de fruits.

Elle est couverte par un brouhaha, une rumeur qui s’amplifie du fond de l’allée centrale.

Une course de cinq ou six caddies s’est enclenchée à l’annonce de l’hôtesse :

« Attention ! Il ne reste que quelques minutes pour profiter de notre promotion… Venez déguster notre nouveauté : la clémentèque. Tu-tu-tu »

Pire qu’une boutique de vêtements pendant les soldes.

Après cette invasion de sauterelles, je me dirige vers un agent de sécurité.

Il se tient à l’écart, ses bras musclés croisés sur un torse de bodybuilder qui se devine sous sa chemise serrée.

Il a l’air amusé, du haut de sa trentaine, et de son physique de l’emploi, Georges me conduit au QG, le bureau du directeur.

Des employés sortent de nulle part pour rendre au rayon figure consommable : nettoyage, approvisionnement. Il ne reste plus aucune trace du passage des furies.

Là-haut, c’est la guerre, enfin, ça y ressemble ! Une maquette du magasin est posée sur une grande table ou de mini personnages poussent des caddies.

Un homme en chemise bleue et cravate rayée manie une fine baguette en bois devant cinq personnes qui l’écoutent religieusement.

« Ici, point 27, c’est dangereux : il y a eu un effondrement de cartons qui a bloqué le passage et rendu inaccessible le rayon boucherie pendant 11 minutes, c’est inadmissible. »

Monsieur Gontrand continue sur le même ton sans attendre de réponse.

« Demain à 11h : animation de Fofy Fonfec. Il va falloir gérer l’attroupement dans les allées 6, 7 et 8 et gérer les flux, drainer les arrivées pour éviter les embouteillages devant la caisse centrale… »

« Monsieur le Directeur, la nouvelle recrue Antoinette est arrivée. »

Georges tente une percée.

« Renée, donnez-lui son uniforme et briefez-la sur les consignes de sécurité. De toute façon, nous avions terminé. Je compte sur vous.

Notre victoire dépend de votre implication. Priminip?

Mini prix !, répondent tous les chefs de rayon en cœur. »

« Je suis Renée, la responsable des caisses », m’annonce la grande brune que j’essaie de suivre dans le magasin.

Elle a les mains dans les poches de sa blouse qu’elle porte comme une robe de couturier. Son maquillage donne à son teint un air de poupée.

Difficile de savoir ce qu’elle pense derrière ce masque. Dans le vestiaire, elle me remet mon uniforme.

Elle y accroche un badge avec le prénom Valérie inscrit dessus.

« Tu verras, tu te plairas ici. Le boulot n’est pas toujours facile surtout en cette période.

Mais c’est une entreprise à taille humaine, pas un de ces grands groupes qui traitent les employés comme des boîtes de conserve.

La preuve, ici on nous appelle tous par notre prénom. 

– Mais je ne m’appelle pas Valérie.

– Oui, je sais. Pour avoir un badge à son nom, il faut faire ses preuves. Les petits nouveaux s’appellent tous Valérie ou Pierre. C’est plus simple à gérer. »

Ensuite, direction le réfectoire où les recrues sont regroupées pour le briefing.

Une toute nouvelle armée de Valérie et de Pierre est affectée à chaque secteur : Un Pierre-Alexandre au rayon textile et cosmétique.

Une Valérie-Iris au rayon déco vaisselle quincaillerie et moi, Valérie-Antoinette au rayon alimentaire et liquide.

Une autre jeune fille arrive après la bataille. Même si elle essaie de se faire discrète, la mèche violette sur sa panoplie gothique, tranche avec nos blouses turquoise et roses.

À la fin de la réunion, je suis tentée de partir en petite foulée et de répondre « Oui Chef ! Bien chef ! » bien que je n’ai jamais fréquenté l’armée.

Premier rendez-vous

Je croise Georges le vigile en direction de mon rayon.

« Y a de l’électricité dans l’air aujourd’hui. Les gens deviennent fous à l’approche des fêtes. Va falloir canaliser tout ça. »

Son Talkie-Walkie crachouille dans la ceinture de son pantalon.

« Code bleu à la C1, code bleu à la C1. »

Georges me plante dans l’allée et part en courant en  direction des caisses.

C’est pas tous les jours que j’ai la chance de rencontrer un vigile clairvoyant.

Je rejoins l’approvisionnement.

Mon superviseur sera Patrick.

Il est magasinier depuis 30 ans et c’est avec fierté comme des distinctions de batailles qu’il arbore sa ceinture dorsale et ses chaussures de sécurité.

Il en a vu défiler des cartons.  Il m’explique le boulot de la voix éraillée de celui qui a tout vécu : les livraisons, le déballage, le stockage.

Et les codes-barres. Je me disais bien qu’il me manquait quelque chose. On ne m’a pas encore remis mon arme.

« Avant il y avait l’étiqueteuse, aujourd’hui c’est la scanette. »

Me voilà parée.

« Dis Patrick c’est quoi un code bleu ?

– Ah ! Toi tu as rencontré madame Lazerut ! La spécialiste du code bleu chez nous. »

Ça y est j’ai enfin l’équipement complet. Je suis opérationnelle dans mon combat contre l’ennemi, le client récalcitrant et sa volonté de fer.

« Le moindre grain de sable et il zappe, il faut le bichonner, le mettre dans de bonnes conditions.

Notre boulot, c’est d’enlever tous les obstacles qui se dressent entre lui et le produit.

Tu comprends ?, m’explique Patrick, mais si tu as un souci, n’hésite pas à m’en parler.

Ça fait trente ans que je travaille ici. Je suis représentant des salariés. À la moindre entourloupe, tu m’en causes, OK ?

On n’a pas le droit de vous jeter comme des kleenex après usage. »

Enfin un peu d’humanité dans ce monde hostile.

Après les explications et les mises en garde, je reçois mon planning de la semaine :

Toute la journée, je dépaquette les cartons et mets des boîtes de conserve en rayons.

Merci père Noël, mais pas de cadeau pour moi cette année : je ne peux plus voir un emballage.

Je fais connaissance avec mes collègues,  les caissières Huguette, Amina et Stéphanie pendant la pause déjeuner et les petits nouveaux qui discutent entre eux : Pierre Alexandre et Valérie-Iris.

La gothique a enfin revêtu la blouse réglementaire, mais ne porte toujours pas de badge.

Aux couleurs du magasin, ses cheveux attachés et le visage dégagé, elle ressemble presque aux autres filles.

Sa tonne de bracelets et un foulard noué autour du bras sont ses seuls signes distinctifs. Même sa mèche colorée est rangée dans sa queue de cheval.

Elle se tient à l’écart, et s’en va quand les caissières essaient de lui adresser la parole.

Renée, notre chef de service qui s’occupe du rayon alimentation nous briefe sur la journée du lendemain et sur le planning.

« Des questions ? »

Nous rompons les rangs et je m’éloigne en compagnie de Georges. Il me demande mon avis sur ma première journée.

« Moi non plus, ça ne fait pas très longtemps que j’ai été embauché. Avant je travaillais au Glagla de la rue des Lilas. Tu vois ? »

Le piège est lancé. Le rayon étincelle. Toutes les étiquettes sont tournées dans le même sens et brillent sur les présentoirs.

Retour dans mes pénates.

Harassée, mais fière du travail accompli, je rentre chez moi et retrouve Catson dans mon appartement.

Je suspends ma blouse à la patère de l’entrée. Je lui ouvre une boîte de maquereaux hollandais souvenirs de Molenke.

Ça change de son régime crevettes roses, saumon. Je décide de m’atteler aux corvées avant de pouvoir me détendre.

Les maquereaux, ça empeste, je descends ma poubelle direction le local prévu à cet effet trois étages plus bas.

« Antoinette ! Antoinette ! »

Je me retourne. C’est l’Inspecteur Verrene, mon voisin de palier.

« Tiens, ça fait un bail.

– Je vous appelle depuis cinq minutes. Vous ne m’entendez pas ?

– Désolée, je suis ailleurs. Aujourd’hui, je m’appelle Valérie.

– Ah ! Tiens donc. Valérie ? Et si vous me racontiez ça autour d’un petit verre de rhum ? »

Je partage avec mon voisin ma récente immersion dans l’univers du commerce et de la grande surface.

Nous nous retrouvons souvent après notre journée de travail respective. C’est lui qui m’a ramené Catson d’une de ces enquêtes.

« Vous savez peut-être ce que c’est qu’un code bleu ?

– Oui. Code bleu ou Gide, un signal discret entre un agent de sécurité et une caissière pour signaler un faux billet.

Je connais bien l’agent de sécurité du supermarché Priminip, Georges, très sympa.

– Vous intervenez souvent dans les supermarchés ?

– Souvent, souvent, régulièrement pour de la petite délinquance. Tiens, je vais vous en apprendre une.

Ça va clouer le bec de vos collègues : le code MACSAD : Mineur A Capuche Sac A Dos. »

Quand j’arrive à 7h le lendemain à Priminip, les rayons sont aussi bien rangés que la veille, remplis de boîtes de conserve et de céréales.

Si les rayonnages sont parfaits, l’accueil, lui, l’est beaucoup moins : les visages sont fermés et l’ambiance n’est pas au beau fixe. Je rejoins Patrick dans la réserve.

« Qu’est-ce qui se passe ? On a été cambriolé  ?

– Tu ne crois pas si bien dire. Visiblement, quelqu’un a oublié d’achalander le rayon en petits pois carotte.

– Ah bon et c’est grave ?

– En périodes de fêtes ? »

Patrick secoue la tête.

« Ce n’est pas toi Antoinette qui était affectée à ce secteur hier ? Le B2 ?

– C’est bien moi, mais j’ai mis en rayon au moins 6 palettes de petits pois.

– Oui, enfin fais gaffe quand même, cette fois j’ai pris sur moi, la prochaine fois… »

Houlala ! Je n’aime pas trop la tournure que prennent les choses. Encore une fois, je vais être la responsable du dernier crime.

Aujourd’hui le kidnapping d’une cargaison de petits pois carotte ! Après tout, j’ai peut-être commis une erreur.

J’en ai vu des boîtes de conserves de marrons et de petits pois aussi et de champignons.

Pendant que Patrick m’indique ma prochaine tâche qui résonne comme une punition, j’ai le vague souvenir que Pierre-Alexandre m’a succédé dans le rayonnage des conserves.

Loin de moi l’idée de jouer les cafeteuses, mais quitte à être reconnue coupable autant savoir pourquoi.

« Cette après-midi tu es affectée au nettoyage des paniers. Au moins je saurais où tu es.

– Juste une petite précision : Pierre-Alexandre ne s’est pas occupé de la mise en rayon des conserves après moi ?

– Tu as peur de t’ennuyer toute seule au nettoyage ? Eh bien, tu as gagné un petit camarade ! Il va être ravi de venir t’aider. »

Je rejoins Pierre-Alexandre dans la réserve. Il a déjà rassemblé tous les paniers en plastique vert pour les débarrasser de la crasse et des résidus alimentaires accumulés depuis plusieurs semaines.

– Toi aussi tu as fait des bêtises ? dit-il en souriant.

– Heu, présumées, oui et toi ?

– Il paraît que je suis trop lent. C’est tout à fait possible je le reconnais. »  

Je me cache bien de lui dévoiler que s’il se retrouve avec moi dans la réserve à nettoyer des paniers pourris, c’est un peu ma faute. J’en profite pour l’interroger :

« Dis-moi Pierre-Alexandre, hier tu as travaillé au rayon conserves de légumes, non ?

– C’était ce qui était prévu, mais en mise en rayon je suis un employé en carton, comme dit Renée.

Alors elle m’a mis à la destruction des cartons, dit-il l’air contrit, c’est Camille du rayon textile cosmétique qui m’a remplacé, et puis… »

Ensuite, Pierre-Alexandre a encore essayé de me dire quelque chose, mais entre les jets d’eau et la combinaison en plastique, je n’entends rien.

Au bout d’une heure et demie, complètement trempée, nous rejoignons les vestiaires.

Dans le vestiaire.

Je me débarrasse de ma combinaison en plastique qui me fait ressembler à un expert en décontamination.

Je me glisserais bien dans mon placard comme une momie pour faire une petite sieste.

À défaut, je prends tout mon temps pour enfiler un nouvel uniforme tout sec. Je m’assois confortablement sur le banc pour renouer les lacets de mes chaussures.

J’entends des bribes de conversation dans le réfectoire attenant. Ma première réaction est de me dépêcher et puis, je me ravise et colle mon oreille à la porte.

On n’oublie pas ses vieux réflexes !

« Rendez-vous demain soir comme prévu à minuit trente ?

– Tu tiens vraiment à ce que je me fasse renvoyer ? Tu exagères.

– Bah, ce n’est pas grave je demanderai à quelqu’un d’autre…  

– Tu sais bien que je ne peux rien te refuser, mais il faudra être discrets, très discrets.

– Et pour les caméras de surveillance ?

– J’en fais mon affaire. Georges est nouveau et ne maîtrise pas encore la technique. On pourra lui dire qu’il a fait une fausse manip.

– T’es vraiment top ! Je ne sais pas quoi faire pour te remercier.

– Bah : ce que tu fais c’est déjà assez. Reste comme tu es. »

Un rendez-vous galant ! Oups, je n’aurais jamais dû entendre ça.

Toujours au mauvais endroit au mauvais moment Antoinette !

Chez Priminip, outre les prix compétitifs et les fraises en toute saison, on trouve aussi des manigances et de la passion.

Si j’ai bien saisi les intentions de la conversation, je n’ai pas reconnu les interlocuteurs.

Je me demande bien qui a pu se donner rendez-vous à minuit trente.

Cette histoire a eu le mérite de me distraire des paniers à nettoyer et à attiser ma curiosité.

Qui est le mystérieux inconnu que doit rencontrer Camille à minuit devant le magasin ?

De retour à mon poste, je ne vois pas Patrick, mon superviseur. Il a déserté son rayon. Ça ne lui ressemble pas. Il doit représenter un salarié auprès de la direction.

Je commence la mise en rayon des fruits et légumes. C’est ce qu’il était en train de faire avant que je parte nettoyer les paniers.

Je me débats avec des pyramides d’oranges quand j’aperçois Georges aux prises avec trois personnes qui ne semblent pas être du magasin.

« Ça ne se passera pas comme ça. On vient tous les ans. Nous faisons partie des restos du cœur. C’est inadmissible. Appelez votre directeur. Il est où Ben d’abord ?

– Je n’ai pas reçu d’instructions, je suis désolé, mais je ne peux pas vous laisser vous installer. »

Un attroupement commence à se former devant les caisses, dans la galerie.

Renée et Patrick arrivent.

« Qu’est-ce qui se passe ?

– Ah, Patrick. Dites-lui qu’on vient tous les ans ! Qu’on a les autorisations !

– Oui Georges, il n’y a pas de problèmes.

– Mais on ne m’a pas prévenu, je ne pouvais pas savoir.

– Eh bien, vous auriez dû vous renseigner, intervient Renée, Faites circuler tout le monde. Reprenez le travail les autres ! Dispersez-vous. Allez plutôt vous occuper de monsieur Chassagne, Georges, il a refait des siennes, invective Renée. »

Patrick et moi retournons au rayon fruits et légumes. Il me félicite pour ma prise d’initiatives.

Je lui pose des questions sur les employés en flattant son ego, ça marche toujours.

« Je me demandais, d’où vient cette tradition d’appeler les nouveaux Valérie et Pierre ?

– C’est le nom des parents de l’entrepreneur qui a fondé les magasins Priminip : Pierre et Valérie Gontrand. Au tout début, on appelait même les vendeurs les Pierre et les caissières, les Valérie. Aujourd’hui, ça s’est un peu démocratisé comme tu as pu le voir. Dis donc si tu travaillais aussi vite que tu posais des questions, on aurait plus de boulot avant Nouvel An !

– Oui, enfin toi qui sais tout, tu vas peut-être me répondre.

Les Pierre, les Valérie, pour rendre plus sympa le nom des vendeurs, mais Camille, pourquoi elle garde son prénom ?

– Ah, t’es drôle toi. Camille, elle a un traitement de faveur. Elle a un nom qui ne peut pas s’encombrer du préfixe de Valérie. »dit-il en empilant ses oranges.

Je prends ma pause déjeuner. Je préfère aller dehors à l’arrière de la réserve que de manger dans le réfectoire. George se grille une clope.

Je lui lance :

« Dis Georges, tu as lancé l’enregistrement de la surveillance du magasin pour ce soir ?

– Oh ! ce merdier informatique je n’y comprends rien. Pourquoi tu me dis ça ? Tu es au courant ?

– Non ! Il s’est passé quelque chose ?

– La semaine dernière, Renée m’a accusé d’avoir accusé d’avoir oublié de fermer la porte de la réserve.

– Et quelqu’un est entré ?

– Oui. Rien n’a été volé, mais les armoires de surgélation ont été ouvertes. On a dû tout jeter.

– Vous n’avez pas appelé la police ?

– Pas d’effraction, pas de police et l’enregistrement de la caméra de surveillance ne s’est pas enclenché.

Il paraît qu’elle est capricieuse, mais l’ancien vigile savait la faire fonctionner, lui. T’as raison, je vais faire gaffe. Merci, Antoinette.

– La pause est finie. Antoinette, va chercher M. Gontrand.

Le temps de finir de préparer le pot de Noël et tout sera prêt quand vous redescendrez », nous interrompt Patrick.

Je hausse les épaules. Je traverse l’allée centrale jusqu’au centre nerveux du magasin, un étage plus haut, le bureau de M. Gontrand.

Je m’apprête à frapper à la porte quand des cris me parviennent au travers.

« Mais si tu ne le réintègres pas immédiatement, je te jure que je balance tout !

– Je m’en fous ! Tout le monde est au courant ! Ce n’est ni la première, ni la dernière fois. Tout le monde sait que ce qui compte pour moi, c’est le magasin, le magasin et le magasin. À la guerre comme à la guerre. »

La porte claque et Renée marmonne entre ses mâchoires :

« À c’est la guerre que tu veux ? Tu vas l’avoir »

Elle sursaute quand elle me voit devant elle :

« Vous écoutez aux portes ? 

– Pas du tout ! Patrick m’a demandé de venir de chercher M. Gontrand pour le pot de Noël. »

M. Gontrand sort de notre bureau pour nous rejoindre. Au réfectoire, il dispense le discours réservé à ses troupes en finissant par :

« N’oublions pas notre objectif principal : le chiffre ! »

Grâce au mousseux, l’ambiance se détend. Il y a même une course de caddie qui s’organise à l’arrière du magasin.

Tout le monde arrête de se prendre au sérieux et les langues se délient.

Les caissières s’inquiètent du passage aux caisses automatiques. Patrick les rassure : super Patrick ne laissera jamais faire ça !

Elles acquiescent mollement. « C’est pour ça que quand Ben, l’ancien vigile, c’est fait renvoyer, il a pas levé le petit doigt Super Patrick, murmure Huguette.

Si vous aussi vous voulez écouter la conversation des caissières.

Indice 1

– T’exagère ! Il a rien pu ne faire. Ben harcelait presque les clientes dans les rayons. Il y a en a même une qui a menacé de porter plainte, lui répond Stéphanie. Et frère de Renée ou pas, M. Gontrand ne pouvait pas tolérer ça.

– Si Patrick n’a pas bougé, c’est parce que Renée a refusé des avances.

– Quelle langue de vipère, on sait où vont ses préférences à Renée.

– En attendant, on n’a pas perdu aux changes. Georges, il est quand même canon comme vigile, non ? »

Et elles pouffent de rire.

Les Pierre et les Valérie discutent entre eux. Seule Camille reste seule, son verre de mousseux à la main. Je tente une approche, en regrettant de ne pas avoir apporté mon collier d’ail.

« Bonsoir, Camille. C’est gentil de vous joindre à nous.

– Vous fatiguez pas. N’essayez pas d’être sympa avec moi. Genre : bienvenue parmi nous. 

– Heu, je voulais juste faire connaissance. Nous sommes arrivées en même temps et je me disais…

– Quoi ? Que vous pourriez avoir un petit coup de piston pour avoir un CDI dans le magasin ?

– Je ne comprends pas ?

– Vous êtes bien la seule à ignorer que je suis la fille du directeur. C’est pas que je m’ennuie, mais je vais y aller là.

Ici c’est comme chez moi ou comme à St Heurtubise : des réunions de bourgeois prolétaires. Vous célébrez tous le culte du capitalisme. Je suis contre la célébration du Dieu argent et de son despotisme qui avilit le peuple et les esprits faibles.

Vous êtes aussi pathétiques que mon paternel. Travailler ici, c’est l’enfer. »

Camille se lève d’un bon en faisant tomber sa chaise. Patrick me lance un regard courroucé. Je hausse les épaules.

« Je crois qu’elle est fâchée ».

Nouvelle livraison

Cet après-midi : déchargement de camion, désampaquetage et mis en rayon, la routine. Les gestes deviennent automatiques et je manie la scanette presque à la perfection. Son bip me perce les tympans.

Patrick doit me trouver bien calme parce que c’est lui qui me fait la conversation pendant que nous travaillons ensemble.

Au moment de rentrer chez moi, je croise Georges et l’idée que j’ai mûrie tout l’après-midi éclos enfin. On a l’impression qu’il porte le monde sur ses épaules.

« Ça te dirait de venir manger à la maison ce soir ? »

Les filles des caisses me regardent comme si j’avais pris la dernière baguette de la boulangerie.

« Heu, oui, pourquoi pas, me répond-il en passant la main dans les cheveux. »

Pour éviter tout malentendu, je lui confie que je suis la voisine de palier de l’inspecteur Verrene.

« J’ai pensé qu’on pourrait lui parler de ce qui se passe au magasin et de tes petits problèmes.

– Super idée. Merci, Antoinette. J’avoue que je n’avais pas vraiment envie de rester tout seul ce soir. Je me suis encore pris un savon cet après-midi et d’après monsieur Gontrand, ce sera le dernier. »

Il déglutit en desserrant sa cravate.

De retour chez moi, je m’attelle à mon rougail saucisse : la promotion du jour chez Priminip, Verrene et Georges discutent des ennuis du Vigile.

« Je cumule depuis que je suis arrivé. Il se passe des trucs bizarres dans ce magasin. J’ai la poisse c’est pas possible.

– Oui, Antoinette m’en a touché deux mots.

– Tiens, l’autre jour : un client, M. Chassagne

– Les filles m’en ont parlé : un excentrique qui glisse des articles dans les caddies des autres clients.

– Oui, c’est lui. Le chef de rayon cosmétique me dit de l’avoir à l’œil. Je fais ma petite enquête de filature et il n’a pas chômé je te jure. Et que je te mets des préservatifs dans le caddie des couples, de la pommade hémorroïdaire… »

– C’était quand ?

– Il y a deux ou trois jours. Je l’ai pris la main dans le sac. Ça a encore fait un esclandre. ʺJe me vengerai, je me vengeraiʺ, qu’il disait. Il n’est pas revenu depuis. Moi qui pensait que tout le monde allait être content et bien non. Ils ne sont jamais contents. J’ai l’impression qu’un mauvais génie en a après moi.

Indice 2

Je crois comprendre que la direction est mitigée quant au départ de Chassagne du magasin. J’annonce à mes invités que j’ai un plan.

J’ai beaucoup de difficultés à convaincre Verrenne de mon idée pour que Georges conserve son job. 

« Vous vous rendez compte Antoinette !

– C’est la seule façon de comprendre ce qui se passe dans le magasin et de prouver que Georges n’est qu’un bouc émissaire.

–Tu sais elle n’a pas tort. On aura des preuves au moins, me soutient Georges. »

Nous bataillons encore, puis enfin l’inspecteur Verrenne cède sous le poids de nos arguments. Minuit.

Retour à Priminip

Nous sortons de la voiture pour rejoindre la porte de la réserve à l’arrière du magasin. Georges nous tient la porte.

Le silence est total. Personne ne le rompt de peur que Verrenne ne change d’avis.

Peu à peu, nous nous habituons à l’obscurité et je commence à me détendre. L’attente peut-être longue.

La meilleure planque pour avoir une vue d’ensemble du magasin, c’est le bureau du directeur, un étage plus haut.

Il surplombe tout le magasin et les caméras de sécurité sont à l’intérieur.

– J’ai entendu un bruit ! »

Même en étant assurée de ce que nous allions trouver, la surprise est de taille.

Les images vacillantes des écrans de contrôle sont inertes sauf celles de la galerie marchande.

Une silhouette sort des toilettes à pas feutrés en s’assurant qu’elle est seule. Puis se glisse vers la réserve.

« On dirait qu’on est pas les seuls à avoir eu l’idée d’explorer le magasin de nuit. 

– Oui ben prudence. On le suit discrètement, on le prend la main dans le sac et on appelle la cavalerie. OK ? »

Nous hochons la tête et nous apprêtons à sortir.

« Non Antoinette. Vous, vous restez ici. Vous observez ce qui se passe et s’il y a du grabuge, vous appelez mes collègues.

– Mais…

– Pas de mais. »

Nous sommes en contact par téléphone. Je peux suivre les déplacements de notre cible sur les caméras et guider mes complices pour éviter toutes surprises.

Verrene et Georges passent par la galerie marchande devant les toilettes avant de rejoindre le réfectoire et la réserve.

Ils ramassent quelque chose que je n’arrive pas à distinguer.

Indice 3

Hidden Content

Une fois arrivée dans la réserve, la silhouette accomplit le même processus que Georges quelques minutes auparavant : il ouvre la porte à des complices.

J’hésite pendant quelques secondes qui me paraissent des heures. Mon téléphone retentit dans le bureau du directeur.

« Venez nous rejoindre Antoinette, tout va bien, pas d’inquiétudes. Par contre vous pouvez appeler M. Gontrand.

– Et je lui dis quoi ?

– Le mieux c’est de venir sur place. »

Je ne suis pas déçue de ce que je vois, M. Gontrand non plus.

Et vous avez-vous trouvé ?

Énigmatiquement, 

Antoinette


Comment j’ai réussi à appliquer mes bonnes résolutions

Le jour où, moi, Antoinette, j’ai réussi à tenir mes bonnes résolutions grâce à mon psy, monsieur Boréal…